Santé

Matthieu Ricard : la photographie



Matthieu Ricard

Pascal Greboval : Prendre des photos, est-ce votre dernier lien à votre culture d’origine ? Est-ce une prolongation, à « l’échelle humaine », de vos études sur la génétique cellulaire ? Ou un levier pour véhiculer les valeurs du bouddhisme ?

Matthieu Ricard : Pour moi, la photographie est un hymne à la beauté. J’ai commencé à photographier vers l’âge de quinze ans avec mon ami André Fatras, photographe animalier et grand amoureux de la nature. Puis, après m’être établi dans l’Himalaya en 1972, j’ai, au fil des années, photographié mes maitres spirituels et le monde dans lequel ils évoluent. Ainsi, mon seul but était de partager avec les autres la splendeur, la force et la profondeur de leur univers.

D’après les enseignements bouddhistes, la nature de Bouddha est présente en chaque être. Alors, par la photographie, je voudrais montrer la beauté de cette nature humaine. La beauté et la dignité peuvent coexister avec la souffrance la plus intense. L’espoir peut survivre même à la destruction et la persécution. Le peuple tibétain nous en donne la preuve. Il a su conserver sa joie, sa force intérieure et sa confiance, alors qu’il subissait un génocide humain et culturel. Les images de souffrance, de détresse et d’ignominie abondent. Je n’ai jamais pu en prendre. Il est essentiel d’inspirer la confiance et l’espoir. C’est ce qui nous manque le plus, ce dont nous avons le plus besoin.

 

Pascal : Nous avons choisi des photos (pour le portfolio du Kaizen 6)  que vous avez prises au Bhoutan. Ce pays a introduit la notion de Bonheur intérieur brut (loin du PNB). Comment définissez-vous le bonheur ? En Occident, n’existe-t-il pas une confusion entre plaisir et bonheur ?

Matthieu : Le bonheur véritable n’est pas une suite sans fin de sensations plaisantes, ce qui ressemble davantage à une recette pour l’épuisement. Le bonheur véritable est une manière d’être. Il va de pair avec l’amour altruiste, la force intérieure, la liberté intérieure et la sérénité. Jour après jour, mois après mois, il peut être cultivé comme une compétence.

Le bonheur est un état acquis de plénitude. Il est sous-jacent à chaque instant de l’existence. Il perdure à travers les inévitables aléas la jalonnant. Dans le bouddhisme, le terme soukha désigne un état de bien-être qui naît d’un esprit exceptionnellement sain et serein. C’est une qualité qui sous-tend et imprègne chaque expérience, chaque comportement. Elle embrasse toutes les joies et toutes les peines. Il s’agit aussi d’un état de sagesse, affranchie des poisons mentaux, et de connaissance, libre d’aveuglement sur la nature véritable des choses.

 

Pascal : Nous le constatons avec vos images, nous sommes loin des modes de vie du Bhoutan. Comment pouvons nous introduire une part de Bonheur intérieur brut dans nos sociétés ?

Matthieu : À une époque de dévastation environnementale et de destruction culturelle globales, à un moment de faillite montante et d’effondrement de notre ordre économique mondial, le monde a désespérément besoin d’une alternative à l’obsession matérialiste et consumériste qui a provoqué de tels ravages. Si l’on pouvait démontrer la viabilité pratique d’une comptabilité fonctionnant à partir du BNB (bonheur national brut), et non pas du PNB (produit national brut), capable ainsi de fixer un cap et d’aller de l’avant de façon saine et équilibrée, ce serait l’une des plus grandes contributions au reste du monde.

Mais le credo conventionnel et universellement admis par tous, globalement, est le suivant : plus l’économie croît selon les critères de croissance du PIB et plus nous serons riches et prospères. Or le PIB ne prend en compte que les transactions monétaires du marché. Il se fourvoie en mesurant l’épuisement et la dégradation de notre richesse naturelle comme s’il s’agissait de gain économique, ce qui est erroné.

Il est donc essentiel de tenir compte simultanément de trois indicateurs essentiels : produit national brut, satisfaction de vie (« bonheur national brut ») et qualité de l’environnement.

 

Pascal : Vous évoquez souvent la nécessité de cultiver et développer l’altruisme. Une valeur assez éloignée des notions de compétition qui règnent à l’école, dans le sport, dans l’entreprise. Comment inviter nos contemporains à passer de l’un à l’autre ?

Matthieu : Une chose est claire : la recherche du bonheur est fortement liée à l’altruisme. Un bonheur égoïste véritable n’existe pas. L’écrivain français Romain Rolland disait que si le bonheur égoïste est le seul but de votre vie, votre vie se trouvera rapidement sans but.

La compétition peut être une source d’inspiration pour améliorer ce que nous faisons. Sa version malsaine est celle qui est mue par l’avidité, l’hostilité et l’égoïsme sans scrupule. En réalité, la compétition ne consiste pas nécessairement à éliminer les concurrents par tous les moyens. Ainsi, pour prospérer, une entreprise peut, par exemple, décider de donner l’exemple et d’adopter des valeurs éthiques alliées à une approche environnementale saine qui inspirent des investisseurs éclairés. La compétition peut aussi nous mener à améliorer la qualité de ce que nous produisons, pour le bien de tous. Ceci dit, rien ne vaudrait une société qui serait davantage centrée sur la coopération que sur la compétition.

Pour cela, il faut aussi réduire notre avidité et notre besoin du superflu. Les effets de la tendance exacerbée à la consommation ont été bien étudiés. Le chercheur américain Tim Kasser (auteur notamment de l’ouvrage The High Price of Materialism) a étudié pendant vingt-cinq ans, chez des dizaines de milliers de personnes, les corrélations entre la tendance à la consommation, d’une part, et la qualité de vie, les liens sociaux, la santé, etc. d’autre part.

Avec son équipe, il a constaté que, plus le score sur l’échelle de « la consommation » est élevé, moins les gens sont en fin de compte satisfaits. En fait, les gros consommateurs recherchent les plaisirs hédoniques, fluctuant chaque instant. Ils sont moins concernés par la satisfaction eudémonique, qui relève davantage de valeurs intérieures durables. Au contraire, les grands consommateurs sont mus par des valeurs matérielles. Ils ont certes des relations sociales professionnelles, mais moins d’amis. Leur vie familiale s’avère moins satisfaisante. Ils sont même globalement en moins bonne santé. Ils sont également moins préoccupés par les problèmes de société, par les questions globales, celle de l’environnement par exemple.

Ceci dit, ces personnes comme tout le monde, cherchent le bonheur. Personne ne se lève le matin en souhaitant souffrir toute la journée. Mais ils cherchent le bonheur là où il ne se trouve pas. Il faudrait donc réussir à comprendre, individuellement et collectivement, que le contentement intérieur contribue davantage à une vie réussie que la consommation à outrance.

 

Pascal : Si l’altruisme est une qualité à développer, comment est-il possible de faire ? Peut-on s’y entraîner ?

Mathieu : L’altruisme est le désir que l’autre soit heureux, trouve les causes du bonheur et soit libéré de la souffrance et de ses causes. Comme toute qualité humaine, la bienveillance peut être cultivée.

La méditation, ou plus précisément l’entraînement de l’esprit, est une pratique qui permet de cultiver et de développer certaines qualités humaines fondamentales. De la même façon, d’autres formes d’entraînement nous apprennent à lire, à jouer d’un instrument de musique ou à acquérir toute autre aptitude.

De manière générale, même si des pensées altruistes surgissent dans notre esprit, elles sont assez vite remplacées par d’autres, moins nobles, comme la colère ou la jalousie. C’est pourquoi, si nous souhaitons que l’altruisme prédomine en nous, il importe que nous passions du temps à le cultiver. Là encore, un simple souhait ne suffit pas.

 

Pascal : Nous avons consacré un dossier à la santé (Kaizen 6). La méditation est décrite comme un levier pour « se porter mieux ». Vous qui avez passé de nombreux test cliniques sur les effets de la méditation, comment avez-vous interprété les résultats ? Ont-ils changé votre approche de la méditation ?

Matthieu : Si le but premier de la méditation est de transformer notre expérience du monde, il s’avère également que l’expérience méditative a des effets bénéfiques sur la santé. Des méditants expérimentés totalisent entre dix mille et soixante mille heures de méditation. Ils ont démontré qu’ils avaient acquis des capacités d’attention pure que l’on ne retrouve pas chez les débutants. Ils sont capables, par exemple, de maintenir une vigilance quasi parfaite pendant quarante-cinq minutes sur une tâche particulière. Or la plupart des gens ne dépassent pas cinq ou dix minutes, au terme desquelles ils multiplient les erreurs. De leur côté, les méditants expérimentés ont la faculté d’engendrer des états mentaux précis, ciblés, puissants et durables.

Par ailleurs, un nombre croissant d’études scientifiques indiquent que la pratique de la méditation, à court terme, diminue considérablement le stress (dont les effets néfastes sur la santé sont bien établis [i]), l’anxiété, la tendance à la colère (laquelle diminue les chances de survie après une chirurgie cardiaque) et les risques de rechute chez les personnes qui ont préalablement vécu au moins deux épisodes de dépression grave.

Il importe de souligner à quel point la méditation et l’« entraînement de l’esprit » peuvent inspirer notre vie. Nous avons tendance à sous-estimer le pouvoir de transformation de notre esprit et les répercussions que cette « révolution intérieure » entraîne sur la qualité de notre vécu.


Notes :

[i] Sur les effets négatifs du stress, voir Sephton S.E., Sapolsky R., Kraemer H.C., Spiegel D., « Diurnal Cortisol Rhythm as a Predictor of Breast Cancer Survival», Journal of the National Cancer Institute, vol. 92 (12), 994-1000, 2000.

Sur l’influence de la méditation, voir :

Carlson L.E., Speca M., Patel K.D., Goodey E., « Mindfulness-Based Stress Reduction in Relation to Quality of Life, Mood, Symptoms of Stress and Levels of Cortisol, Dehydroepiandrostrone-Sulftate (DHEAS) and Melatonin in Breast and Prostate Cancer Outpatients», Psychoneuroendocrinology, vol. 29 (4), 2004.

Speca M., Carlson L.E., Goodey E., Angen M., « A Randomized, Wait-list Controlled Clinical Trial: the Effect of a Mindfulness Meditation-based Stress Reduction Program on Mood and Symptoms of Stress in Cancer Outpatients», Psychosomatic medicine, vol. Sep-Oct 62 (5), 613-22, 2000.

Orsillo S.M., Roemer L., Acceptance and Mindfulness-based Approaches to Anxiety, Springer, 2005.


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