Lamya Essemlali : « Mobiliser les jeunes
de banlieue sur l'écologie est un vrai enjeu
de société »



Présidente de l’ONG Sea Shepherd Conservation Society (SSCS) France, qui a pour objectif la conservation de la faune et de la flore marines, Lamya Essemlali est une femme d’action, mais aussi de paroles.

 

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Quels sont les objectifs de Sea Shepherd ?

Lorsque Paul Watson fonde l’ONG en 1977, il a la volonté de créer une organisation qui soit vraiment interventionniste dans la défense de l’océan. Il y avait un manque criant de police en mer. Bien qu’il existe des lois et des traités pour protéger les océans, ils sont très peu appliqués. L’objectif initial était donc de mettre en place une marine qui protège la biodiversité dans les océans, en agissant uniquement sur la pêche illégale, avec pour limite de ne blesser personne. Aujourd’hui, nous avons neuf bateaux qui agissent où il y a des violations de droits, principalement en haute mer, qui est une zone de non-droit, et dans des zones territoriales dans le cadre de partenariats avec des gouvernements. Ces opérations coup de poing ont aussi un objectif de sensibilisation du public sur des enjeux peu connus ou négligés. Par exemple, il y a dix ans, peu de gens savaient que les Japonais chassaient les baleines au cœur du sanctuaire baleinier de l’océan Austral. Nos actions ont mis en lumière ces pratiques, ce qui a poussé le gouvernement australien à assigner le Japon devant la Cour internationale de justice de La Haye, qui l’a condamné pour ces pratiques.

Pourquoi mettre en avant votre côté radical, qui est source de divisions, alors qu’on aurait davantage besoin de cohésion pour préserver la nature ?

Nous ne nous trouvons pas radicaux. Nous sommes plutôt tempérés ! Nous agissons uniquement contre les pratiques illégales et nous ne blessons jamais personne. Nous sommes face à des gens qui sont dans l’illégalité, qui tuent des espèces en voie de disparition, qui saccagent le patrimoine océanique, et qui n’hésitent pas à blesser, voire à tuer des écologistes. Sur les dix dernières années, sept cents écologistes ont été assassinés dans l’indifférence générale et en toute impunité ; très peu de gens sont condamnés pour ces meurtres. Nous n’avons jamais blessé ni tué personne : les radicaux sont de l’autre côté !

Certes, mais, vous avez une tête de mort comme symbole, alors que vous défendez la vie. Le message peut paraître ambigu…

C’est l’emblème du pirate. Quand nous avons commencé nos actions, nos détracteurs nous ont qualifiés de pirates et Paul Watson les a pris au mot : « Nous allons être des pirates, mais en revisitant le pavillon pirate. » Il a dessiné un crâne humain qui représente la mort que l’humanité inflige aux océans, avec un dauphin et une baleine en forme de yin et de yang gravés sur le front, qui symbolisent l’harmonie dans l’océan. Les os humains du pavillon pirate traditionnel [parfois ce sont des sabres] ont été remplacés par un bâton de berger [sea shepherd signifie « berger de la mer » en anglais] et par le trident de Neptune qui exprime l’agressivité, ce qui résume la philosophie de Sea Shepherd : mener des actions agressives, mais non violentes, et protectrices de la vie. Quand on est face à des criminels, il faut savoir se montrer agressifs.

Sea Shepherd se revendique de personnalités comme Gandhi et Pierre Rabhi, des apôtres de la non-violence. Comment conjuguez-vous agressivité et non-violence ?

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La définition de la violence n’est pas identique pour tout le monde. Nous nous appuyons sur l’approche de Martin Luther King qui disait qu’aucun acte de violence ne peut être mené contre un objet inanimé. Ce qu’on estime être violent, c’est de laisser un harpon, une arme illégale tuer des animaux protégés. Détruire ce harpon, qui détruit la vie, est un acte de non-violence. Pour certaines personnes, détruire ce bien – aussi meurtrier soit-il – est un acte de violence plus important que tuer les baleines, les phoques, les dauphins… C’est la conséquence de notre société qui sacralise plus la propriété privée que la vie. Tout dépend de la hiérarchie des valeurs. Si, dans la rue, vous voyez un homme avec un couteau qui s’apprête à agresser un tiers et que vous détruisez le couteau sans blesser son propriétaire, personne ne qualifiera cet acte de violent.

Quelle est votre légitimité pour mener ces actions ?

Nous nous appuyons sur la Charte mondiale de la nature, qui légitime les interventions des ONG et des citoyens pour faire respecter les lois de protection de l’environnement quand les gouvernements sont démissionnaires pour les faire appliquer. Ce qui est le cas, et surtout pour les océans, car cela se passe loin des yeux et qu’il y a très peu de conscience collective. Par ailleurs, les océans représentent une manne financière importante. La pêche illégale génère des revenus de l’ordre de plusieurs millions d’euros par an.

Mais, avec votre mode d’action, il doit être difficile de vous faire inviter dans les réunions officielles – gouvernementales, européennes, etc. – pour faire du lobbying…

Nous n’avons pas besoin d’être invités dans les grandes réunions officielles, et arrondir nos angles pour y siéger ne nous intéresse pas. Disons que si toutes les lois qui ont déjà été votées – grâce à la pression de l’opinion publique et de certaines ONG – étaient réellement appliquées sur le terrain, l’état de la planète serait bien différent. Il y a une vie après le lobbying. Une fois que les lois sont votées, beaucoup pensent que c’est la fin d’une bataille, mais, souvent, ce n’est que le début. Avec cette difficulté supplémentaire : les gens ont l’illusion que le problème est résolu. Les lois restent de simples mots sur des bouts de papier qui n’ont aucune existence réelle sur le terrain, à moins qu’on se donne les moyens de leur en offrir une.

Comment expliquez-vous que les gouvernements se désintéressent des océans ?

Il n’y a pas d’intérêt économique à court terme. Or s’il y a un effondrement écosystémique des océans, ce sera une catastrophe, qui coûtera des milliards d’euros et mettra peut-être en péril notre survie. Avec un océan mort, nous ne survivrons pas et ce, que notre lieu de vie soit proche ou loin des côtes. Pourtant, l’ONU estime que, si rien n’est fait, il y aura un effondrement mondial des pêcheries en 2048, ce qui signifie la mort des océans. Or ce sont les océans qui fournissent 80 % de l’oxygène que l’on respire, c’est la principale machine de régulation du climat avant les forêts par la captation du CO2, et une source de nourriture pour une large part de la population. Mais, les femmes et les hommes politiques ont des visions à court terme, comme trouver des débouchés économiques qui rapportent tout de suite. Se mettre à dos le lobby de la pêche et des compagnies pétrolières n’est pas adapté pour leur réélection. Ils n’investissent pas dans le long terme et ne travaillent pas pour les générations futures.

Vous défendez souvent la baleine, le dauphin et attaquez rarement les chalutiers qui draguent des espèces plus communes comme le cabillaud et le merlan – qui subissent de plein fouet la pêche intensive. Comment choisissez-vous les espèces à défendre ?

Nous sommes effectivement plus connus pour lutter contre la pêche baleinière, mais nous menons aussi des campagnes pour sauver les concombres de mer et faire disparaître les filets dérivants. Au printemps 2015, nous avons mené une campagne de quatre mois en Antarctique sur la légine australe, un poisson des grands fonds inconnu du grand public. Pendant cette campagne, nous avons mobilisé deux bateaux et une soixantaine d’hommes et de femmes d’équipage. Cette traque s’est terminée par l’autosabordage du braconnier Thunder. Mais, la baleine, c’est important et symbolique. Si on part du principe qu’on ne peut pas sauver les baleines, alors qu’elles ont un fort capital sympathie, on n’arrivera à sauver rien d’autre. Comment sauvera-t-on le thon, la légine et le requin qui ont mauvaise réputation ou pas de réputation du tout ? Nous sommes engagés dans des campagnes qui protègent l’océan dans sa globalité et cela va du plancton à la baleine, en passant par les tortues marines. Et si nous mettons l’accent sur les baleines ou les dauphins, c’est que c’est à eux que les gens et les médias s’intéressent davantage.

Comment choisissez-vous les bateaux que vous traquez ?

Il y a un travail d’enquête préalable. Les bateaux qui pêchent illégalement sont fichés par Interpol. Par exemple, le Thunder était le bateau pirate le plus connu : nous l’avons trouvé en une semaine, ce qui montre bien qu’aucun effort n’est fait de la part des gouvernements pour les arrêter. Et l’enquête a montré que ce bateau immatriculé en Espagne a touché des fonds européens. Ce qui signifie que l’Europe subventionne indirectement la pêche illégale.

La COP21 approche, qu’attendez-vous de ce type de conférence ?

Les résultats qui ont suivi les conférences précédentes sont peu glorieux. Mais la France a un énorme rôle à jouer : avec onze millions de kilomètres carrés d’océan, elle est le deuxième territoire maritime, après les États-Unis, ce qui implique une responsabilité envers la biodiversité marine. C’est aussi l’occasion de souligner le rôle primordial des océans pour lutter contre le réchauffement climatique. On pense souvent forêt quand on pense régulation, mais la première machine de régulation ce sont les océans. Et l’océan fonctionne grâce à la biodiversité marine. En résumé, il faut faire passer le message au plus grand nombre que sauver la baleine, c’est sauver le climat.

Pour toucher le plus grand nombre, comment imaginez-vous le lien entre des ONG comme la vôtre et des mouvements comme Colibris et Incroyables comestibles qui prônent le faire ensemble ?

Nous avons tendance à encourager les gens à être acteurs du changement, car, effectivement, on ne peut pas compter sur les gouvernements. On invite ainsi les gens à créer des patrouilles en bord de mer pour empêcher le braconnage des tortues [au Costa Rica]. En France, nous lançons cet été une campagne de récupération de filets fantômes et de filets dérivants, qui sont interdits en Méditerranée. Avec de petits bateaux et des plongeurs confirmés bénévoles, nous allons récupérer les filets fantômes, soit abandonnés, soit perdus par les pêcheurs et qui continuent de tuer pour rien. À certains endroits, les filets fantômes sont plus nombreux que les filets actifs. À la fin de l’été, nous enverrons ces filets à l’entreprise américaine G-Star qui les recycle pour en faire des vêtements. Par ailleurs, à la demande de certains professeurs, nous intervenons dans les écoles, car les enfants sont très sensibles au message que nous portons. L’image du pirate, ils adorent ça.

Comment devient-on militante de la défense des océans en grandissant en banlieue parisienne?

Si j’ai grandi à Gennevilliers, j’ai aussi passé tous mes étés sur les plages du Maroc. Pour autant, je crois que ma sensibilité écologique est plutôt de type antispéciste : elle est née d’une empathie pour la vie, dans son ensemble. Je n’ai jamais compris la hiérarchie que l’on peut faire entre la souffrance animale et humaine.

Vous êtes une des rares personnes issues de l’immigration en vue dans le mouvement écologique. Comment expliquez-vous que les jeunes originaires des banlieues soient aussi peu intéressés par la mobilisation écologique, alors qu’ils pourraient y trouver un vecteur pour exprimer leur indignation ?

Le message ne passe pas dans les banlieues. L’écologie française est hyper plan-plan. Elle n’est pas présentée de manière intéressante, accessible, pertinente. Les grandes ONG sont complètement inaudibles en banlieue, dans les quartiers type ZEP où j’ai grandi. Ils ne parlent pas le même langage. Les jeunes sont perdus par l’Éducation nationale, mais aussi par le milieu associatif, car il n’y a pas un discours adapté. Ils ont besoin d’action, de messages concrets, et de se sentir acteurs. Cela ne veut pas dire parler avec des mots de moins de trois syllabes, car il y a énormément de talent et de jeunes gens extrêmement intelligents. D’autant qu’il y a une énergie importante dans les banlieues. Un message adapté permettrait de la canaliser vers quelque chose de positif, d’épanouissant à titre personnel. Quand je leur explique comment Sea Shepherd défend les baleines, les dauphins, etc. qui sont massacrés, « parce que les politiques s’en foutent et que quelques-uns s’en mettent plein les poches immédiatement », ils s’y intéressent, cela les motive, ils réagissent immédiatement : « C’est dégueulasse, comment on passe à l’action ? » Ils ont envie de s’investir. Mobiliser les jeunes de banlieue sur une dynamique écologique est un vrai enjeu de société.

Comment passe-t-on d’une ZEP à la présidence d’une ONG comme Sea Shepherd ?

Cela s’est fait sans calcul. J’ai rejoint l’ONG en 2005 sur des campagnes en Antarctique. J’ai participé à la fondation de Sea Shepherd en France, parce qu’il n’y avait pas d’antenne, et, ironie du sort, je pensais justement que le côté radical ne serait pas bien perçu dans l’Hexagone. Mais, très rapidement, les actions ont été bien accueillies par l’opinion publique, l’implantation de l’antenne permettant d’expliquer la philosophie humaniste de Sea Shepherd. J’ai alors été responsable de différentes missions. Paul Watson me montrait qu’il croyait en moi, alors j’ai énormément gagné en assurance. Par son exemplarité, il m’a permis de me dépasser. Il y a des rencontres qui vous tirent vers le haut.

Ce qui signifie qu’on a toujours besoin de figures emblématiques pour avancer ?

C’est important qu’une cause soit incarnée. Des gens comme Paul Watson et Pierre Rabhi sont des figures qui sèment des graines. Ces graines, c’est la relève ! Par exemple, chez Sea Shepherd, on n’a jamais fait autant de campagnes alors que Paul Watson n’a plus le droit d’aller sur les bateaux [il est menacé par un mandat d’arrêt]. Aujourd’hui, Sea Shepherd est devenu un mouvement global qui a dépassé la seule figure de son fondateur. Ce sont des capitaines inspirés, des milliers de bénévoles. Certes, ils ont été inspirés par lui, mais ils se développent en dehors de lui. Paul lui-même avait été inspiré par des pionniers de l’écologie.

Lors des missions, vous imposez à vos équipages un régime végane ! Quelles en sont les raisons et comment est-ce vécu par les bénévoles ?

D’abord, c’est dans un souci de cohérence, car le régime carné contribue à détruire l’océan ! 40 % des poissons pêchés servent à nourrir les animaux de ferme. Les cochons mangent plus de poisson que tous les requins du monde, et les chats domestiques mangent plus de poisson que tous les phoques du monde. On marche sur la tête. On vide les océans pour nourrir les animaux d’élevage, mais il n’y pas assez de poisson pour nourrir les sept milliards d’êtres humains. Par ailleurs, l’industrie de la viande est une des sources principales du réchauffement climatique, avant même le secteur des transports. Donc, chez Sea Shepherd, nous disons qu’on ne peut pas se prétendre écologiste et continuer à manger de la viande, au moins pendant les campagnes.

Concernant le ressenti des équipages, mon parcours chez Sea Shepherd est un bon exemple. Quand je suis partie la première fois pour deux mois, ma plus grosse inquiétude n’était pas de passer deux mois en Antarctique, mais de manger des lentilles tous les jours. Je me disais que ça allait être difficile, moi qui mangeais viande et poisson ! En fait, ce fut une vraie révélation ! Je ne pensais pas qu’on puisse manger aussi bon, varié, fin, sans produits et sous-produits animaux. En rentrant, j’ai commencé par arrêter de manger du poisson, car cela me semblait cohérent par rapport aux actions menées par Sea Shepherd. J’ai arrêté la viande un peu plus tard par cohérence personnelle me sentant hypocrite par rapport à la souffrance animale. Pour autant, on ne demande pas aux bénévoles de jurer sur l’honneur qu’ils resteront véganes à terre, on demande juste de respecter l’éthique pendant la campagne : ne pas participer au réchauffement climatique avec un régime carné.

 

Entretien réalisé par Pascal Greboval

 

Extrait de la Rencontre de Kaizen 21.

 


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