Pédagogie

François Taddei, le savoir éthique



François Taddei a cofondé en 2005 le Centre de recherches interdisciplinaires (Cri), un espace dédié aux nouvelles manières d’apprendre. Cet ingénieur polytechnicien devenu généticien prône une révolution copernicienne de l’apprentissage, qui aurait pour nouveaux piliers la transdisciplinarité, la coopération et l’éthique.

Pouvez-vous définir ce qu’est le Cri, le Centre de recherches interdisciplinaires ?

Au-delà de l’acronyme, c’est un « cri » du cœur, un pont entre un besoin des jeunes et un besoin de l’institution. Aujourd’hui, certains étudiants digital natives [qui ont grandi dans un environnement numérique] veulent faire de la recherche différemment. Ils ne souhaitent pas être enfermés dans les boîtes éducatives habituelles. Or il y a relativement peu de cadre dans l’institution pour accompagner cette réflexion. Notre volonté est de mettre en place une vision interdisciplinaire, de favoriser la capacité à voir la globalité d’un problème donné et à le résoudre. Une étude a comparé trois cents scientifiques qui avaient fait des découvertes [médicales] et trois cents autres qui avaient la même réputation et évoluaient dans le même environnement, mais qui n’avaient pas fait de découverte. Ceux qui avaient fait des découvertes étaient ceux ayant franchi des frontières – géographiques, linguistiques, culturelles, disciplinaires –, et s’intéressant à d’autres domaines, notamment à l’art. En conclusion, ils avaient tous une forme d’ouverture d’esprit et étaient capables de dépasser la complexité.

Cela signifie-t-il que la coopération remplace la compétition ?

Oui, complètement ! Comme dit le proverbe japonais, « aucun d’entre nous n’est plus intelligent que l’ensemble d’entre nous ». Donc aucune discipline n’est plus intelligente que l’ensemble des disciplines. C’est la base du Cri : s’inscrire dans une dynamique de coopération. Pour autant, nos étudiants peuvent participer à des compétitions internationales. Nous nous inscrivons dans des perspectives de coopétition où il y a à la fois de la coopération et de la compétition.

C’est-à-dire ?

La réputation des universités mondiales repose sur l’association des meilleurs chercheurs et des meilleurs enseignants, car apprendre par la recherche semble être ce qui fait le plus progresser les étudiants brillants. Or il n’y a pas de raison que ce mode d’apprentissage soit réservé à ces étudiants brillants. Nous avons donc mis en place un principe qui associe un chercheur à un enseignant – à tous les niveaux, de la primaire [le Cri a développé des expériences avec des classes d’Île-de-France, lire plus bas] au doctorat, y compris dans les Ulis [Unités localisées pour l’inclusion scolaire], anciennes Clis [Classes pour l’inclusion scolaire]. On constate que cela fonctionne aussi bien pour les enfants venant de milieux favorisés que pour les enfants de zones prioritaires, car ces derniers ont peut-être encore plus d’appétit pour un apprentissage différent. Cette coopération est bénéfique aussi pour le professeur : il retrouve le contact avec l’université, la recherche. Le chercheur sait des choses, l’enseignant sait des choses : l’idée est de les faire travailler ensemble, de décloisonner. Au lieu de rester dans un monde vertical, on fonctionne en réseau.

C’est un apprentissage de l’intelligence collective ?

Oui, mais il faut être vigilant pour que ça ne devienne pas de la bêtise collective. L’intelligence collective, c’est construire ensemble, faire confiance et en même temps faire preuve d’esprit critique. Mais la critique doit être constructive et l’on doit s’assurer avant que l’autre est ouvert au dialogue, capable de changer d’avis. Cela vaut aussi pour soi, car nous avons tous des barrières mentales, moi le premier. Les barrières mentales qu’on connaît sont celles qui sont déjà tombées et on a beaucoup de mal à voir les autres barrières mentales. En cela, l’intelligence collective peut nous aider, car nous n’avons pas tous fait tomber les mêmes barrières mentales. Il est nécessaire d’être capable d’écouter les autres, de se remettre en question et de ne pas chercher les preuves qui justifient notre point de vue, ce qui est le plus facile. Cette capacité à se remettre en question est essentielle.

Comment concrétisez-vous cette approche ? Est-ce accessible au plus grand nombre ?

Nous avons mis en place le programme Les Savanturiers pour les écoles primaires d’Île-de-France. Le principe est simple : on associe une classe et son enseignant avec un chercheur, et les enfants posent des questions. Le chercheur ne leur donne pas de réponse, mais la méthodologie de la recherche pour qu’ils trouvent eux-mêmes leurs propres réponses, accompagnés par l’enseignant. Nous avons commencé avec une classe classée Éclair (Écoles, collèges et lycées pour l’ambition et la réussite) de CM1-CM2 à Bagneux (Hauts-de-Seine), en 2012. Cette classe a étudié les fourmis et ça s’est tellement bien passé que la mairie de Paris m’a demandé si on pouvait reproduire l’expérience sur les temps périscolaires dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires. Ça s’est de nouveau bien passé. Les élèves revenaient avec une autre forme de questionnement et de raisonnement scientifique qui surprenait leurs professeurs. De fil en aiguille on a commencé à travailler avec d’autres professeurs de primaire, puis de collège et maintenant de maternelle. Aujourd’hui, Internet permet d’avoir accès à des ressources documentaires comme jamais auparavant. Il suffit d’accompagner intelligemment les enfants dans l’utilisation de cette ressource.

Cela signifie-t-il que vous prônez un apprentissage via les écrans ?

Apprendre à l’heure du numérique signifie trois choses : apprendre par le numérique, apprendre pour le numérique – c’est-à-dire savoir coder, savoir comment fonctionne un robot –, et enfin apprendre quand éteindre sa machine et prendre du recul par rapport à elle. Les élèves d’aujourd’hui n’ont jamais appris à prendre du recul. Les aider à comprendre la boîte noire et à s’en détacher est essentiel. Le numérique n’est qu’un moyen. Pour apprendre, on a surtout besoin d’expérimenter soi-même. En ça, la démarche scientifique – certes imparfaite –, est une méthodologie qui s’appuie sur la preuve de l’argument. Les preuves peuvent être contradictoires et il faut vivre avec cette contradiction pendant un certain un temps, jusqu’à ce qu’on trouve une manière de la résoudre, mais cette capacité à vivre avec l’incertitude est nécessaire parce qu’on est dans un monde qui est toujours plus incertain et les certitudes ne sont pas révélées.

L’expérience, l’incertitude… Est-ce compatible avec un système qui repose sur la notation ?

On fait croire que les notes sont précises, alors que ce n’est pas le cas ! Différents correcteurs peuvent donner différentes notes à une même copie, et on justifie les classements sur ce principe. Les classements n’aident pas vraiment à grandir, à comprendre ce qui ne va pas, pour se concentrer sur ce qu’on pourrait faire pour progresser. Nous devons contribuer à changer ce côté « on est tous

Le 31 août 2017
© Kaizen, explorateur de solutions écologiques et sociales

Soutenir Kaizen Magazine, c'est s'engager dans un monde de solutions.

Notre média indépendant a besoin du soutien de ses lectrices et lecteurs.

Faites un don et supportez la presse indépendante !

JE FAIS UN DON

François Taddei, le savoir éthique

Close

Rejoindre la conversation

Signets du jour (weekly) | ticechampagnole le 18/09/2017 à 04:58

[…] François Taddei, le savoir éthique […]

Brahim votre frère le 17/09/2017 à 19:47

Un sujet très important ,merci de l'avoir partagé!

Sylvie Robert Stanley le 02/09/2017 à 14:10

Merci pour ce partage.

David le 01/09/2017 à 12:02

Merci pour cet entretien très intéressant. Cela m'intéresserait de lire plus à propos de notre besoin de "faire des choses avec ceux qu’on aime, faires des choses créatives [...] et faire des choses qui nous dépassent"; une simple recherche web ne me donne aucun résultat.