Zéro déchet

Un village japonais 100 % zéro déchet

tanbo

En 2003, le bourg nippon de Kamikatsu s’était lancé le défi de ne plus produire de déchets d’ici 2020. Aujourd’hui, déjà 80 % du contenu de ses poubelles est recyclé. Cette démarche inspirante dépasse désormais les frontières du village et essaime dans tout l’archipel.

« Oh oui, là-bas, ils ne plaisantent pas avec les déchets ! », s’amuse le chauffeur de bus. Pour se rendre à Kamikatsu, la route est longue. Le pittoresque village de 1 500 âmes est lové en pleine forêt, au cœur de la nature luxuriante et verdoyante de l’île rurale de Shikoku, dans le sud du Japon. En contrebas, on aperçoit la rivière et des rizières en terrasses.

Dans ce cadre idyllique où 52 % de la population a plus de 65 ans, la Ville a convaincu les habitants de retrousser leurs manches et d’unir leurs efforts pour recycler. Objectif : ne plus incinérer aucun déchet d’ici 2020. Pour réaliser cet objectif, les résidents de Kamikatsu trient désormais leurs déchets en pas moins de… quarante-cinq catégories. Un record ! Plastiques, bouteilles, capsules, emballages et papiers journaux. Mais aussi conserves en aluminium, canettes, cartons, prospectus, étiquettes, tissus et briquets. Lorsqu’un emballage est entré en contact avec un aliment, il est lavé avant d’être placé dans le bac correspondant afin de faciliter le recyclage. Ainsi, avant de rejoindre la poubelle, la brique de lait est rincée, l’étiquette qui recouvre la bouteille de thé froid est retirée et l’emballage souillé par l’huile est frotté. Quant aux déchets alimentaires, ils sont compostés. Les villageois apportent eux-mêmes leurs déchets au centre de recyclage de la ville, ouverte tous les matins, week-ends compris.

 Trier : un geste devenu naturel

Grâce à l’application de ces méthodes drastiques, 80 % du contenu des poubelles de Kamikatsu est aujourd’hui recyclé. Mais, si le système semble rodé, tout n’a pas toujours été si simple. C’est en 2003, lorsque la préfecture de Tokushima prend la décision de faire des efforts en matière de recyclage, que la municipalité de Kamikatsu décide d’aller plus loin en renonçant à son projet d’incinérateur et en proposant à ses habitants de ne plus produire du tout de déchets non recyclables à l’horizon 2020. « Nous avons alors entamé une grande campagne de prévention pour montrer aux gens ce que nous allions gagner en prenant ce virage », se souvient Terumi Azuma, responsable de l’ONG Zero Waste Academy, désignée par les services publics pour gérer le centre de tri. « Ce fut quand même un peu compliqué au début. L’initiative a tout d’abord été perçue comme une punition, mais, petit à petit, grâce à des actions de sensibilisation, les riverains ont commencé à réfléchir aux générations futures et ils ont fini par accepter la démarche. Ils sont aujourd’hui très fiers d’être parvenus à un si grand taux de réussite. D’autant plus qu’ils sont montrés en exemple dans tout le Japon. » Un sentiment partagé par Hatsue Katayama, une habitante qui, après s’être opposée à l’idée de ce tri, l’effectue désormais sans y penser : « Bien laver les barquettes pour qu’il n’y ait plus de traces de nourriture, c’est du travail, et cela peut être vécu comme une corvée au début. Mais, avec l’habitude, cela devient normal. »

45 bacs différents pour le recyclage

Aujourd’hui, le résultat a dépassé toutes les ambitions de la municipalité. Grâce au tri, le budget déchets de la commune a été réduit d’un tiers. « Les usagers trient quarante-cinq sortes d’objets différents contre trente-quatre au départ, et plus personne ne se plaint », sourit Terumi Azuma. Au centre de tri du village, des bacs savamment alignés permettent de recueillir l’ensemble des déchets triés par les habitants. Des salariés sont présents pour aider les résidents à s’y retrouver, mais également pour les informer du devenir des déchets recyclés. En effet, beaucoup seront revalorisés par différentes compagnies de recyclage. Par ailleurs, aux abords du centre, un magasin kuru-kuru (magasin « circulaire ») met gratuitement à disposition de tous des objets destinés à la poubelle, mais encore en bon état. Une boutique adjacente vend des sacs, jouets et vêtements confectionnés par des retraitées à partir de vieux tissus.

Autre originalité, Kamikatsu possède désormais un bar unique au monde. Entièrement construit à partir d’éléments recyclés, le Rise & Win « est avant tout un lieu de sensibilisation », indique Emiko Mizuhara, responsable communication des lieux. « Dans cette microbrasserie ouverte en mai 2015, nous expliquons le zéro déchet et comment réduire, réutiliser et recycler par la sociabilisation et le plaisir. » Ici, en plus de prendre un verre, les habitants peuvent acheter en vrac des produits ménagers, des aliments locaux et de la bière. Le bâtiment et la décoration répondent également aux principes du zéro déchet, à l’image de ce lustre gigantesque fabriqué à partir de tasses et de bouteilles. « Qu’il s’agisse des matériaux, des tissus ou des meubles, tout vient du centre de tri. Seule la structure de bois a été fabriquée expressément pour le lieu », poursuit Emiko Mizuhara. Le bar rendu célèbre à l’échelle du pays a depuis 2016 ouvert une autre enseigne à Tokyo, qui obéit aux mêmes principes de respect de l’environnement.

Vers un Japon zéro déchet

« Notre philosophie environnementale dépasse désormais le tri des déchets, ajoute Terumi Azuma. Nous voulons aussi promouvoir la consommation des produits locaux et surtout encourager d’autres régions à sauter le pas. À l’époque, nous étions les seuls. Aujourd’hui, nous pouvons montrer le chemin. Tous les habitants de Kamikatsu le disent : une fois que l’habitude est prise, ce n’est pas dur. Et c’est vraiment valorisant. » Ce que confirme Hatsue Katayama : « Maintenant, je n’y pense même plus. Trier tous mes déchets est devenu naturel. »

Depuis l’action de Kamikatsu, trois autres villes japonaises se sont engagées à suivre des bonnes pratiques communes – privilégier l’alimentation locale, encourager la vente en vrac, mener des actions de sensibilisation… – pour ne plus produire de déchets dans les années à venir. Sur l’île principale de Honshu, le village d’Ikaruga, célèbre pour ses temples bouddhistes inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, a annoncé cette ambition en mai 2017. En parallèle, plus de soixante villes japonaises ont rejoint le réseau des villes en transition. À l’instar de Fujino, située près de Tokyo, qui, avec ses dix mille habitants, est devenue la première ville en transition du Japon en 2009. Elle possède l’un des plus grands centres de permaculture du pays. « L’initiative a définitivement commencé ici », explique Yoshida Shunro de l’ONG Transition Japan. « Puis, par le biais des préfectures de Shizuoka et de Mie, elle a gagné une grande partie de l’ouest de Honshu. C’est dans cette région qu’elle est la plus forte. Mais de nouvelles zones de l’archipel ne cessent d’être conquises par cette proposition. » Premiers acteurs de cette vague nouvelle : les jeunes. « Au lendemain du grand tremblement de terre du Tohoku [2011], ils ont été de plus en plus nombreux à s’intéresser aux principes de développement durable et d’économie locale et solidaire. Ils sont beaucoup à monter ou à vouloir monter ce type de projets », se réjouit Yoshida Shunro.

Par Johann Fleuri

Article publié dans le Kaizen n°34 : « Vers le zéro déchet »


Voir aussi : Une famille zéro déchet

Lire aussi : Conservation zéro-déchet : vers quel emballage alimentaire se tourner ?

Le 20 novembre 2017
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Un village japonais 100 % zéro déchet

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Renaud G. le 21/11/2017 à 15:26

Il y a un contre-sens dans le titre! C'est un article sur le 100% recyclé, pas le zéro déchet. La théorie du zéro est claire: elle se propose de supprimer le besoin de déchet dès le départ. ça n'empêche pas que plein de solutions de recyclage et d'éco circulaire sont utiles et positives, mais ça ne suffira jamais à rendre l'empreinte humaine soutenable. je ne fais que citer les études des spécialistes. De la part d'un fanzine comme kaizen, ça serait bien de sortir de l'enthousiasme facile et d'attaquer le dur du dur: moins produire, moins consommer, moins recycler, c'est le futur défi collectif, et ça coûtera plus d'effort que de laver à l'eau potable des barquettes en plastique.