Bien-être

Sébastien Bohler :" Le confinement nous réapprend à vivre avec des ressources finies"



Le confinement est une épreuve inédite. En plus de la crise sanitaire, cette limitation à sortir, rencontrer d’autres personnes, bouscule nos habitudes. Sommes-nous prêts à subir cette épreuve et comment en sortir ? Réponses de Sébastien Bohler

Sébastien Bohler

 Savons-nous comment nous réagissons sur des périodes de confinements ?

Il y a une étude qui vient de montrer et c’était assez prémonitoire – sur l’effet du confinement, ne serait-ce même qu’une journée. On met des personnes une journée dans une pièce, ils ne peuvent pas sortir, ils ne peuvent voir personne. Ils avaient fait l’expérience à la fois chez des gens qui étaient privés de contact social pendant une journée et chez des personnes qui étaient privées de nourriture, et on comparait les deux. Pour les gens qui étaient en position de jeûne forcé, ils leur montraient ensuite des images de nourriture, ils observaient la réaction de leur cerveau, ils voyaient s’activer une partie du cerveau qui est très profondément logée, qui s’appelle l’aire tegmentale ventrale. C’est une partie de notre cerveau qui gouverne nos désirs.  Or, c’était exactement la même zone qui s’activait chez les personnes confinées pendant une journée, quand on leur montrait des images de groupes d’amis en train de s’amuser, de passer du bon temps, de socialiser. Cela montrait que notre cerveau est en manque de lien social, exactement comme il est en manque de nourriture lorsque nous jeûnons. Le confinement est un jeûne social. C’est une épreuve, une vraie épreuve physiologique.

 Et comment se passe la sortie du confinement ?

 Les seules études qui ont été faites sur des situations de confinement, mais qui n’avaient rien à voir avec celle-là, sont sur des situations vécues de prisonniers de guerre ou des personnes qui ont été isolées pour d’autres raisons. Et on voit que certains sont plus résilients que d’autres, évidemment. Il y a des dimensions du caractère comme l’optimisme qui font que les gens ressortent de là intacts psychiquement et d’autres au contraire qui vont sombrer dans la dépression, qui ont beaucoup de mal à s’en remettre. Donc, ça va un peu se présenter sous une forme d’éventail de population, avec des gens qui vont ressortir indemnes et d’autres beaucoup moins.

Vous avez évoqué l’optimisme, peut-on le cultiver, en période de confinement ?

Oui ! La bonne nouvelle c’est que l’optimisme est certes un trait de caractère en partie inné, mais que l’on peut aussi cultiver. Le psychologue Martin Seligman a montré que l’on peut développer son optimisme, notamment en pratiquant la gratitude: au jour le jour, pour de petites satisfactions comme le fait d’avoir à manger, de ne pas être malade, d’avoir un lit et un toit, des gens qui vous aiment, cela consiste à avoir un réflexe de remercier la vie, ou les autres, ou un Dieu quand on est croyant, pour dire que ce qui arrive est une bonne chose et qu’on en a conscience. Une autre façon de développer son optimisme consiste à faire quelque chose pour ceux qui sont dans une situation plus difficile que vous. Et puis aussi, en repoussant les pensées négatives qui peuvent nous venir, sur nous ou sur l’avenir, en les soumettant à un examen critique sévère.

Mais en fonction de ce que nous faisons pendant le confinement, peut-on gommer ces inégalités ?

Oui. C’est pour ça qu’il faut véhiculer les bonnes conduites pour s’organiser pendant le confinement, pour ne pas aggraver le risque de dépression. Il y a même des premières études qui commencent à sortir sur les conséquences du confinement à Wuhan en Chine, et qui montrent des effets post-traumatiques comme ce qui se produit après un attentat. Elles montrent qu’il faut limiter l’amplification de la peur, et garder une hygiène de vie, des rythmes corporels stables, des activités réelles qui structurent le temps, qui font fonctionner le cerveau dans une bonne énergie, qui donnent des motivations, au lieu de rester à regarder des séries en permanence, tout ça ne structure pas le temps et ne donne pas d’objectif personnel.

Ce type de crise peut-il provoquer une prise de conscience ? Un désir de changer de mode de production et de consommation ? ou allons-nous revenir dans le désir de prospérité et d’abondance, justement, pour décompenser ?

 Ce que je constate dans un premier temps, c’est qu’il y a une envie de régler des comptes, de désigner des coupables, même d’instruire des procès contre l’abandon du système de santé. Pour l’instant, on évite de mettre sur la table ces questions qui fâchent. Ce qui permet à la nation de « tenir ». Mais je pense que dans un premier temps, il y aura une partie des Français qui vont faire un bilan, cette fois-ci, sans concession, de ce qui nous a amenés là. Donc il y aura, forcément, aussi de la révolte. Peut-être pas une révolte dans le sens « on va prendre les armes pour changer le mode de vie ». En revanche, pour le changement du jour d’après, je suis très sceptique. Mon analyse du cerveau humain me dit plutôt qu’on va reprendre exactement la même façon qu’avant. Avec peut-être une petite lumière qui a été allumée, qui fait qu’on se souviendra quand même qu’il y a quelque chose qui a cloché. Mais je pense que le pouvoir d’auto-amnésie est très fort, et que l’envie de consommer va être tellement agréable quand ça va revenir, que malheureusement, cette petite lumière, va être difficile à maintenir active.

Comment maintenir cette lumière allumée ?

En se servant de l’énergie émotionnelle, qui est une énergie de l’ordre du traumatisme, pour la mettre en forme dans un cadre conceptuel porteur, une vision du monde, une vision de la société qui est porteuse de sens, qui a des nouvelles lignes de forces. Sinon, la petite lumière va s’éteindre progressivement, pas comme un feu de paille mais comme tout feu finit par s’éteindre, faute de combustible. Il faut vite proposer derrière des nouvelles lignes de forces de la société, une nouvelle vision du monde, des nouvelles valeurs cardinales auxquelles une majorité de personnes peuvent adhérer, transformer ce signal d’alarme en comportement vertueux à long terme. Il y a beaucoup de choses qui sont du domaine de l’instantané, et qui se réveille dans l’être humain, c’est la capacité – qui est remarquable, je trouve – à se forcer à tenir, à réduire ses besoins, à retourner à l’essentiel. Dans notre cerveau, c’est une faculté qu’on appelle l’inhibition. Elle vient de la partie frontale du cerveau, qui fait qu’on peut aller vraiment contre nos instincts qui seraient de sortir, de bouger, d’explorer, de consommer, de serrer des mains. On passe son temps à faire fonctionner cette partie frontale de notre cerveau, qui nous permet d’aller contre ce qu’on voudrait. Cette faculté d’inhibition est très importante, face à une menace aigüe dans l’instant. Mais la question est : est-ce que cette capacité d’inhibition qui aura été entraînée dans la douleur, mais ça fait partie du jeu, sur ces quelques semaines ou ces quelques mois, va pouvoir ensuite être mise en œuvre sur du plus long terme de façon délibérée, concertée, pour aborder des questions qui font appel aussi à la capacité d’inhibition ; c’est-à-dire changer de mode de vie, consommer moins, limiter nos comportements face au besoin et non au désir inflationnaire,

Comme après chaque grand choc, les gens se ruent sur les médias mainstream en particulier l’information en continue. Par exemple, l’audience de BFM a doublé, elle est passée de 8 millions à 18 millions quotidiens de téléspectateurs. Quel est l’impact sur le cerveau en termes de stress ?

C’est un mauvais signe, qu’un grand nombre de gens regardent des médias anxiogènes. On a pas mal de recul sur la surconsommation de mauvaises nouvelles médiatiques, par exemple, les travaux de George Gerbner, déjà, dans les années 60, ont mis en évidence un phénomène qu’il appelait « le syndrome du grand méchant monde ». Pour faire simple, selon lui, plus on consomme de médias anxiogènes, plus on surestime, par exemple, le risque de se faire agresser dans la rue, l’insécurité au quotidien, les risques de toutes sortes. C’est-à-dire que vous avez une représentation du monde qui va être biaisée.  Votre écran devient la réalité et vous finissez par croire que vous allez mourir en sortant de chez vous. Donc si une majorité de gens se met à regarder BFM, pour alimenter ce besoin de s’affoler, de se faire peur, ça va aboutir à une déformation de la perception des risques réels. Et c’est très préjudiciable au niveau psychologique. Parce que ça génère de l’angoisse, angoisse chronique, anxiété chronique, et ça augmente le risque de dépression, forcément.

Le président de la république a annoncé la date du 11 mai, pour le déconfinement ( partiel) , malgré tout, reste une part d’inconnu, comment réagissons face à l’incertitude ?

Nous ne sommes pas tous égaux devant l’incertitude. Des études ont montré qu’entre ceux qui stressent tellement qu’ils font des provisions de papier toilette et de pâtes, et de l’autre côté ceux qui sous-estiment le danger et continuent de braver les consignes de confinement, ce qui les distingue, c’est un trait de personnalité appelé tolérance à l’incertitude. La capacité que vous avez – ou non – à supporter le fait de ne pas savoir ce que demain va advenir. Pour faire face à l’incertitude il est important de distinguer ce qui dépend de notre action de ce qui n’en dépend pas. C’est un précepte issu de la philosophie stoïcienne: si la pandémie vous angoisse, admettez que ce qui se passe à la surface du globe est hors de votre portée, et qu’il n’y a donc pas à s’en préoccuper outre mesure. En revanche, ce qui se passe dans votre famille, pour la santé de vos proches ou la vôtre, dépend directement de votre résolution à appliquer les gestes barrières et à respecter le confinement. Si vous faites ce qu’il faut, vous maîtrisez cette part d’incertitude, et cela réduira votre niveau de stress.

Une autre attitude intéressante consiste à pratiquer la soustraction mentale : si vous êtes seul chez vous, sans possibilité de vous distraire ou de sortir pour voir des amis, considérez quel bonheur c’est l’instant présent. Fermez les yeux et imaginez-vous sur un lit de réanimation, intubé, infecté par le virus, incertain de l’issue finale. Rouvrez les yeux: vous êtes chez vous, en bonne santé, vos poumons s’emplissent et se vident sans effort. C’est une question de prise de conscience.

Le confinement nous réapprend à vivre avec des ressources finies, mais en appréciant ce que nous avons. Et en réfléchissant à ce qui compte, à nos objectifs dans la vie, loin des automatismes de consommation, pour définir l’après, ce qui fera sens, ce que nous voudrons réaliser dans notre existence.

 

 

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