Pédagogie

« À l’école, pour éduquer au numérique, il faut d’abord apprendre aux élèves à s’en passer »



Cet article a été initialement publié par Basta !.

Les écrans et le numérique prennent de plus en plus de place dans l’enseignement et dans la vie des jeunes élèves. Faut-il en avoir peur, pour la qualité de l’apprentissage comme pour la santé, notamment chez les plus jeunes ? Tout dépend de l’utilisation qui en est faite, clament certains. D’autres appellent à une école sans écran, du moins au primaire et au collège. Karine Mauvilly, historienne et juriste, puis enseignante en collège, a observé la mutation en cours avant de démissionner de l’Éducation nationale. Elle est l’auteure, avec Philippe Bihouix, de l’essai : Le désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans, aux éditions du Seuil. Rencontre.

numérique
© Guillaume Brialon

Basta ! : Du cahier de texte numérique au tableau blanc interactif, en passant par l’Environnement numérique de travail (ENT) [1] ou l’utilisation de tablettes, le numérique a pénétré le monde de l’école depuis quelques années, en tant qu’outil pédagogique ou interface de communication entre professeurs, élèves, administration et parents. Quels sont les impacts de ces technologies sur le quotidien des professeurs ?

Karine Mauvilly : C’est un peu le même impact que l’on retrouve dans la vie des salariés en général : un temps quotidien toujours plus important passé devant des écrans, et qui devient obligatoire. Auparavant, vous pouviez faire votre travail sans ces écrans. Aujourd’hui, les salariés passent en moyenne 30 % de leur temps à répondre à leurs mails. Le professeur, lui, utilise moins ses e-mails, mais se connecte tous les jours à des logiciels, fournis par des multinationales (lire l’article Basta sur le sujet). Tous ces « gestes numériques » augmentent le temps de travail des professeurs. L’impact est aussi sanitaire : ils sont confrontés à des écrans et à des ondes wifi car le choix de l’Éducation nationale ne s’est pas porté sur du numérique filaire. Avec toutes les incertitudes qui planent autour des technologies sans fil.

Selon ses promoteurs, le numérique aurait de nombreux avantages pédagogiques. L’enseignement serait plus ludique, la motivation des élèves accrue. Ils accéderaient à des ressources plus riches, seraient acteurs et donc moins passifs. Enfin, le numérique servirait à réduire les inégalités. Qu’en disent les études réalisées sur le numérique à l’école ?

Il n’y a pas forcément de corrélation entre la motivation que l’on a pour un apprentissage et l’efficacité dans cet apprentissage. C’est le « paradoxe préférence-performance » souligné par certaines études. Un enfant peut être motivé pour faire fonctionner sa tablette, mais ce n’est pas une garantie, qu’ensuite, il va obtenir une bonne note à son contrôle.

Concernant la pédagogie active, on se rend compte qu’un apprentissage actif est surtout lié à la production de contenu. On a tendance à confondre la notion d’activité avec le fait qu’une image bouge et qu’un élève puisse cliquer dessus. L’activité, c’est ce qu’un élève va faire après avoir étudié un support, qu’il soit vidéo ou papier. Cela n’a rien à voir avec le défilement d’une vidéo. Si on regarde une vidéo, et qu’on propose ensuite à un élève de produire un schéma de ce qu’il a vu, ou d’écrire un texte, c’est cela qui va le rendre actif. La notion de pédagogie active est aujourd’hui capturée par le numérique. En réalité, on la retrouve chez Freinet, dès les années 1920, où l’enfant était amené à écrire après chaque ballade dans la nature, à faire une correspondance, à créer un journal de l’école.

En 2015, une étude de l’OCDE a croisé le niveau de numérisation des systèmes scolaires avec les résultats obtenus par les élèves. Pour ceux qui passent le plus de temps derrière un écran, les résultats ne sont pas meilleurs, bien au contraire…

Effectivement, il ressort de cette enquête que plus les élèves travaillent sur écran, moins ils sont performants en compréhension de l’écrit. En d’autres termes, plus ils regardent des écrans, moins ils comprennent ce qui est écrit dessus. Un résultat surprenant que l’OCDE, pourtant plutôt pro-numérique, a écrit noir sur blanc. D’ordinaire, nos gouvernants accordent beaucoup d’importance à ce « rapport PISA », en espérant grappiller des places dans le classement mondial… Quand ce résultat est sorti en 2015, il n’a pas été pris en compte à sa juste mesure : c’est cette même année que le plan numérique pour l’éducation a été véritablement lancé.

À l’inverse, les études montrent que le numérique peut être intéressant pour les élèves ayant un handicap. Pourtant, les ressources pour ces élèves semblent peu développées. Comment expliquer ce paradoxe ?

D’un point de vue économique, le marché pour ces enfants en difficulté est peut-être moins important, tout simplement. Ceci dit, la proportion d’enfants en difficulté va en augmentant chaque

Le 26 novembre 2016
© Kaizen, explorateur de solutions écologiques et sociales

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« À l’école, pour éduquer au numérique, il faut d’abord apprendre aux élèves à s’en passer »

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Ryf-Calia le 04/12/2016 à 20:49

"De plus, apprendre le numérique à l’école n’est pas montrer des vidéos pour faire les cours à la place du prof mais montrer comment le numérique fonctionne, comment il est bon de l’utiliser…" dans un monde meilleur... mon fils a essayé de suivre une première année de médecine à Nîmes, qui dépend de l'université de Montpellier. Et bien les cours étaient en vidéo confèrence depuis Montpellier. Il n'y avait pas de prof présent physiquement à la fac. Et des redoublants en slip qui courent sur les tables pour empêcher les autres de suivre.

Ludovic le 04/12/2016 à 20:42

C'est un faux débat, quoique celui qui serait intéressant serait celui sur les ondes Wifi, j'ai protégé mes enfants jusqu'à l'âge de 8 et 11 ans. Lorsque le plus grands est allé au collège les portables l'entouraient. 4G Wifi pour moi cela reste des ondes. Pour en revenir au sujet ce qui fait la qualité de l'éducation restera la qualité de l'enseignant. Même si mon plus jeune est assez vif ou à du mal à tenir en place, avoir des enseignants qui n'arrive plus à gérer ces élèves et à systématiquement écarter les problèmes en renvoyant l'élève de sa classe m'attriste et ce n'est en rien la faute du numérique à l'école. Des enfants qui tutoie les enseignants qui les appels par leur prénom ce n'est encore pas la faute du numérique. C'est l'enseignement qui change ainsi que la maturité des plus jeunes.

cedric le 30/11/2016 à 13:01

Merci pour ce texte, je suis d'accord avec de nombreux points, en même temps lorsque l'on note les statistiques de fréquentation d'internet et des réseaux sociaux par les enfants (IPSOS : 78% des 13-19 ans ont un compte facebook, 5h30 d'internet par semaine pour les 7-12 ans), ne serait-il pas sain de les former de manière adéquat. Le numérique est une réalité dans la vie quotidienne des jeunes avec parfois des parents dépassés par cette technologie, l'école ne serait-il pas l'endroit adapter pour apprendre les bons usages de l'outil numérique.
De plus, apprendre le numérique à l'école n'est pas montrer des vidéos pour faire les cours à la place du prof mais montrer comment le numérique fonctionne, comment il est bon de l'utiliser...

Just in le 29/11/2016 à 13:32

" Si nous utilisions ces moyens financiers pour l’embauche de nouveaux professeurs, cela ferait plusieurs milliers de postes supplémentaires. Ce qui serait très intéressant pour dédoubler certaines classes, comme les grandes sections de maternelles et les CP, où l’on sait qu’il faut mettre beaucoup de moyens pour l’apprentissage du langage. "

Sauf que l'on est sur des budgets complément différents. D'un coté, vous avez des agent de l’éducation nationale payés par le ministère. De l'autre vous avez les collectivités territoriales qui tentent d’œuvrer pour équiper aux mieux leurs enfants. Et pareil pour le cycle collège où le département prend le relais puis, la région pour le lycée.
Les élus et employés territoriaux coordonnent leur achat en fonction des demandes de l'EN via les conseillers pédagogique, les inspecteurs et le DANE. C'est donc les élus locaux qu'il faut sensibiliser à la cause. Sans compter l’énorme partenariat fait entre l'état et Microsoft...

Lenormand le 28/11/2016 à 12:00

Bonjour,
Je suis totalement d'accord que les enfants doivent avant tout apprendre avec leur corps et créer toutes les connections neuronales pour nourrir une bonne coordination mains / yeux. Toutefois si ces connections sont bien faites en amont, l'apport du numérique via un tableau blanc interactif par exemple, va permettre clairement d'améliorer leur apprentissage, en tout cas c'est ce que je constate de mon expérience : https://www.tableau-blanc-interactif.com/

Fabienne le 27/11/2016 à 14:38

Merci pour cet article, je suis tout à fait en accord avec cette analyse, l'enfant doit avant tout apprendre avec son corps, créer toute les connections neuronales nourrissant la coordination mains/yeux est essentielles pour l'écritue, la Lecture, l'apprentissage passe pas une experience corporelle, l'outil nformatique nous déconnecte, de nos émotions (ce qui met en mouvement) et nous délatéralise. Pour un équilibre il faut que l'enfant pose ses dominances d'apprentissage, pour que sa mémoire soit optimale elle doit passer par une expérience physique, je vous encourage à lire TV Lobotomie qui en dit long sur l'impact de ces outils sur notre cerveau.