Parole de Pierre Rabhi

Pierre Rabhi : « Où est l’abolition des privilèges prévue par la démocratie ? » 

© Patrick Lazic

Fervent défenseur de l’utopie incarnée, l’agriculteur-philosophe Pierre Rabhi plaide pour une démocratie directe et autonome. Inspiré par les oasis humaines, il décrit pour Kaizen sa démocratie idéale. Rencontre.

 

Si on vous parle de démocratie, à quoi pensez-vous ?

À la Révolution française qui a voulu instaurer une démocratie en abolissant la monarchie et les privilèges. L’objectif était censé donner au peuple le pouvoir d’intervenir dans l’histoire, d’orienter son avenir avec la participation du plus grand nombre… Mais aujourd’hui, j’avoue que je m’interroge : s’il existe des lois théoriquement destinées à donner la parole au peuple, sommes-nous pour autant plus avancés ? Où est l’abolition des privilèges prévue par la démocratie ?  Croyez-vous qu’on les a abolis ? Non !

 

Pourquoi la démocratie est-elle difficile à mettre en place ?

D’un point de vue anthropologique, je pense que la gouvernance collective, au-delà d’un seuil de densité humaine, est très difficile à mener. Je crois qu’à l’origine, l’être humain s’est toujours organisé en tribu, ou en clan, pour que le collectif puisse représenter un corps social, où chaque individu serait bien intégré au groupe dans l’intérêt de tous et dans son propre intérêt. Se sentir comme une cellule du collectif. Dans cet état, on atteint une certaine vérité des choses, les intérêts sont partagés, et il n’y a pas, ou de façon très réduite, d’accaparement des biens de quelques-uns au détriment des autres.

 

Le corps social permet ici de vivre ensemble et, lorsque les talents sont rassemblés, on attribue à chaque personne un pouvoir éphémère en fonction des besoins du groupe : par exemple, au moment où on veut aller à la chasse, c’est le meilleur chasseur qui mène l’action ; dans d’autres circonstances, on fait appel à un autre talent… On s’aligne autour de cette personne en fonction du besoin momentané. Ensuite, il redevient un simple « citoyen ».

 

© Patrick Lazic

 

Vous encouragez depuis longtemps la création d’oasis, des lieux de vie où cette échelle communautaire est possible, et où l’on expérimente souvent une gouvernance partagée. Est-ce la bonne échelle pour la démocratie ?

Il y a des tentatives qui s’en sortent plutôt bien, mais il y a aussi de nombreux échecs à établir une démocratie sans faille. Parce qu’au fond, où est le problème de l’humanité ? Dans l’être humain… Car même en organisant artificiellement un cadre de vie autour d’une communauté, qu’est-ce qui fait souvent échouer ces tentatives ? C’est la subjectivité, les personnes qui veulent prendre le pouvoir pour être reconnues. Si ces dernières ne font pas un travail d’amélioration sur elles-mêmes, de façon à être réellement sociables au service du groupe, cela échouera. Il y a eu par le passé de nombreuses tentatives de recréer des communautés, notamment après Mai 68, mais le fondement de ces expériences très diverses était très politisé. Elles s’alignaient sur une position politique, idéologique, parfois même religieuse. Les gens se regroupaient et formaient des « tribus » galvanisées par les mêmes positions. Puis ça volait en éclat en raison des tensions humaines…

 

Malgré ces freins humains, pensez-vous que les démocraties locales ont plus d’avenir et de pouvoir d’action que les démocraties nationales ?

Oui ! Car dans un groupe restreint, il y a des concertations et on essaie de répondre aux points de vue de chacun, sans créer de catégories : les plus riches, les plus pauvres. Alors que sur le plan national, l’échelle est tellement énorme que les structures sociales et politiques sont très complexes à gérer. De plus, les mouvements politiques nationaux et internationaux sont trop portés par les idéologies : on l’a bien vu avec le communisme, puis le libéralisme.

 

Il est très difficile d’harmoniser les groupes humains à cette échelle, alors que la question essentielle devrait être : comment conjuguer et rassembler nos compétences et nos moyens pour la survie de chacun ?

 

Quel serait alors le meilleur modèle, selon vous ?

L’autonomie locale, pas celle où chacun est dans son coin, barricadé, mais qui serait interconnectée aux autres territoires. Il y a des tas de choses qui nous sont offertes par le talent des autres : si par exemple je ne sais pas confectionner mes vêtements, je vais faire appel au talent des autres en échange de mon propre talent, gratuitement. C’est la solidarité des êtres humains interconnectés, par la pensée et les savoir-faire, garantissant la véritable survie.

 

Une autonomie qui prépare aussi à vivre sans argent. Car tant que l’argent servira aux échanges, la question de la survie et de l’autonomie sera de plus en plus difficile. C’est pourquoi je suis pour la mutualisation des savoirs et des savoir-faire au bénéfice de tous. Et pas simplement via un salaire, parce qu’on va acheter des produits qui nous mettent en situation virtuelle. Il faut revenir aux vraies richesses et ressources, qui sont celles de la terre nourricière.

 

L’écrivain-philosophe britannique Aldous Huxley disait d’ailleurs : « le meilleur ouvrage culinaire ne vaut pas le plus mauvais repas ». À un moment, il faudra bien être réaliste. Lorsqu’on assistera au chaos du système actuel, on verra combien la terre nourricière est importante. Car ce n’est pas un beau discours à l’université qui nourrit les gens !

 

Par où commencer ?

Personnellement, je rêve d’une éducation des enfants qui reposerait sur la solidarité. Avec un enseignement plus pratique : du jardinage, des ateliers de travail manuel, moins dans l’abstraction, loin des écrans…

 

Propos recueillis par Sabah Rahmani

 


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