Animaux et Nature

Le tatouage, nouveau crédo écolo ?

Par Lio Viry, le 11 septembre 2020



D’un motif purement esthétique à un véritable moyen de transposer ses valeurs, le tatouage séduit de plus en plus le milieu écolo. Face à cette tendance, nombre de professionnels ont fait le choix de s’engager vers une pratique plus vertueuse et plus éco-responsable du métier.

« L’abeille solitaire que je me suis fait tatouer sur mon poignet me rappelle chaque jour qu’il nous faut protéger la faune et la flore », confie Martina, une toulousaine de 28 ans. Raphaël, lui a choisi de se faire tatouer l’inscription « VEGAN » sur son bras il y a 10 ans. Adolescent à l’époque, cet apprenti tatoueur n’avait pourtant pas encore rejoint le mouvement. Manière pour lui d’être certain de ne pas reculer devant cet objectif.

Quelques années plus tard, ce sont trois « X », en référence aux interdits qui découlent du mouvement Straight Edge, un mode de vie né dans les années 1980, dont les partisans refusent alcool, drogue et sexe sans sentiment, qui sont venus compléter ce corps déjà marqué par de fortes convictions personnelles. « Ces tatouages étaient un acte militant, ils me permettent de dénoncer la société de consommation », explique ce canadien qui vit désormais à Perpignan.

Qu’ils soient anticapitalistes, végans, écolos ou encore antispécistes, nombreux sont ceux qui ont choisi le tatouage comme rappel constant des divers enjeux auquel nous sommes aujourd’hui confrontés. Comme Léa, une lycéenne engagée en faveur de la protection animale, qui a décidé de se faire tatouer des valeurs chères à son coeur. Sur son mollet trône les visages d’un chien et d’une vache, dessiné de moitié et collé l’un contre l’autre. Un dessin, dit-elle, qu’elle s’est fait « en réponse à tous ces gens qui affirment aimer les animaux, mais qui continuent de les manger »

Le tatouage connait un boom extraordinaire ces dernières années – ce serait aujourd’hui 18% de la population française qui serait tatouée contre seulement 10% en 2010, selon un sondage réalisé en 2018 par l’institut de sondage Ifop. Il apparait de plus en plus comme un moyen de transposer ses valeurs, son engagement ou ses croyances.

Pour David Le Breton, sociologue et anthropologue du corps, auteur entre autres, de l’ouvrage Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, « le tatouage est effectivement une manière de se raconter une histoire autour de son identité et de renouveler, de manière symbolique, son engagement personnel envers une cause ».

Pour Jacqueline, tatoueuse pour le salon rennais Semilla, « le tatouage permet également de révéler aux autres, en un simple coup d’œil, qui nous sommes réellement à l’intérieur, sans même avoir besoin de l’expliciter à haute voix ». En outre, il suscite la curiosité des autres, et « permet de lancer naturellement une discussion en rapport avec nos engagements, sans avoir à forcer, ce qui donne souvent des débats passionnants », estime Martina.

Mais si pour certains, marquer sur son corps ses engagements personnels, notamment en faveur de l’écologie, constitue un véritable acte militant, David Le Breton, tient lui à nuancer la portée de cette action. « Ces tatouages écologiques, même s’ils peuvent apparaitre militant, ne renvoient pas à un parti. Ce sont des dessins qui sont destinés à soi-même ou aux amis à qui on explique leurs significations, mais on reste finalement assez éloignés des tatouages politiques qu’on avait pu voir ces dernières décennies avec des individus qui se faisaient par exemple tatouer des croix gammées, ce qui renvoyait tout de suite à l’extrême-droite ».

L’avènement du floral, symbole d’une véritable reconnexion avec la nature ?

Des symboles haineux bien loin de tous ces dessins qui font écho à la nature et qui remplissent depuis quelques années déjà les catalogues des tatoueurs et des tatoueuses, quand ils ne viennent pas illuminer notre fil Instagram.

Pour Charlee, à la tête du salon de tatouage végan Sibylles, situé à Bordeaux, cet attrait pour le végétal « traduit un besoin de reconnexion avec la nature ». Un constat partagé par Jacqueline et Lydia, de chez Semilla. Les deux tatoueuses ont d’ailleurs fait de cette tendance leur ligne et ne proposent donc presqu’exclusivement des tatouages mêlant monde floral, végétal et animal.

Toutefois, pour le sociologue David Le Breton, l’explosion de ce type de tatouages ne traduirait pas non plus une véritable reconnexion à la nature. « Ces dessins existent depuis longtemps, et surtout, derrière chaque tatouage se cache toujours plusieurs significations, ce n’est pas quelque chose d’univoque ».

Elodie, qui suit actuellement une formation en aroma-phytothérapie et qui s’est fait faire un petit hérisson au niveau de la poitrine confirme ce propos. « Ce tatoo, je l’ai certes fait pour la portée écologique, car il s’agit d’une espèce en voie de disparition, mais aussi parce qu’il me rappelle plusieurs souvenirs, avec mon frère, mon père mais aussi mon copain », relate la jeune femme. C’est aussi le cas de Cyril, un restaurateur végan qui sur un ton plus décalé, s’est quant à lui fait tatouer un avocat, une carotte et un tofu, représentés comme des personnages, avec des yeux et une bouche. « Cela fait référence à mon métier, mais aussi à mes valeurs, et me permet et de casser l’image d’un mouvement qu’on associe trop souvent à la colère ou la frustration », détaille le trentenaire.

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Des tatoueurs et des tatoueuses eux aussi engagés

Une tendance qui fait donc la part belle à l’écologie et dont s’empare aussi celles et ceux qui pratiquent cet art du tatouage. C’est par exemple le cas de Paco, tatoueur parisien, qui avec ses fleurs qui pleurent ou ses planètes enflammées dénonce l‘urgence climatique. Depuis la réalisation d’un tatouage représentant une raie Manta, un requin et une grosse baleine emprisonnée dans des filets de pêche, Lorinda, une tatoueuse installée en Guyane française, propose systématiquement à ses clients de rajouter des filets de pêche dans leur projet.

D’autres, comme Jacqueline et Lydia, qui ne souhaitent quant à elles ne pas faire des tatouages qui représenteraient une quelconque souffrance, s’engagent en collaborant régulièrement auprès d’associations comme Sea Shepherd et L214. À travers, notamment, l’organisation de Flashs Days, une démarche très en vogue, dans laquelle s’inscrivent de plus en plus de salons et qui consiste à proposer des tatouages imaginés spécialement pour l’occasion et dont une partie du bénéfice est ensuite reversé à l’association. Charlee, du salon Sibylle, en est très partisane : « C’est notre manière à nous de contribuer à la diffusion de certaines valeurs, et cela séduit énormément, les gens sont toujours très heureux de pouvoir se faire tatouer pour une asso ».

Au-delà des Flash Days, de nombreux shop tentent de se fournir localement, comme Semilla qui  prévoit aussi d’adhérer à 1% pour la planète. Une opération qui consiste à reverser 1% de son chiffre d’affaire à une association qui agit en faveur de la protection environnementale.

De plus en plus de shops végans et éco-responsables

À ces différents engagements, vient s’ajouter la volonté, chez de plus en plus de tatoueurs et tatoueuses, de s’ancrer dans une pratique plus vertueuse et plus éco-responsable du tatouage. On assiste d’ailleurs, depuis quelques années, à une multiplication des shops végans. En d’autres termes, cela veut dire que les matériaux utilisés lors de la réalisation de cet acte semi-chirurgical, comme les encres, le stencil (le calque qu’on colle sur la peau), la vaseline ou encore les baumes cicatrisants sont tous certifiés vegans.

Pour Raphaël, s’orienter vers ce type de salon est devenu une évidence : « Les encres industrielles peuvent être composés d’os calcinés et de gélatine fabriquée à partir de peaux d’animal bouillie, tandis que les stencils, comme la vaseline, contiennent souvent de la graisse animale, maintenant je fais très attention à ça quand je vais me faire tatouer ».

En outre, de plus en plus de salons tentent de réduire leur production de déchets. Car qui dit tatouages, dit emballages plastiques. Entre les cartouches, les tubes, les aiguilles jetables, les rasoirs, les gants, les gobelets de rinçage, les capuchons d’encres – la liste est longue – « c’est une quantité astronomique de plastique que la profession produit », déplore Charlee. Consciente du problème, la tatoueuse s’est dirigée vers une gamme en PLA, une matière plastique végétale. Les clients sont également invités à ramener leur propre rasoir.

Lorinda, elle, a fait le choix d’utiliser une machine à cartouches. « Par rapport aux machines à aiguilles standards, qui suppose de rajouter une buse, un manchon et des élastiques en tétons, eux aussi emballés dans du plastique, les cartouche m’ont permis de réduire une bonne part de déchets », explique la tatoueuse. Elle a également décidé de troquer ses rames de papiers carbone contre des rouleaux afin de n’utiliser que la longueur dont elle a réellement besoin. Son matériel de protection et ses films étirables sont pour leur part biodégradables. « J’ai eu du mal à en avoir, trouver un fournisseur qui accepte de livrer en Guyane à un prix abordable reste très compliqué », déplore la tatoueuse.

Cette pratique plus vertueuse du tatouage semble séduire de plus en plus de professionnels, à l’image de Mégane, qui s’apprête à ouvrir son propre salon et qui assure que son shop sera « le plus écolo possible ». Godet à encre fait de papier recyclé, masques, calots et draps de protection lavables, produits d’entretien fabriqué localement… tout a été pensé pour réduire au maximum son empreinte carbone.

« Aujourd’hui, même si ce n’est pas toujours simple à mettre en place, des alternatives existent, il faut le faire », soutient Charlee. Ne reste donc plus qu’à la profession de s’emparer pleinement du sujet.

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Nathalie G. le 14/09/2020 à 10:51

Vous n'abordez pas la problématique de l'encre elle-même qui peut, apparemment, être remplacée par des produits naturels dans le cadre des tatouages éphémères. Que penser de cette démarche différente (le côté éphémère) et de ces produits : sont-ils dangereux, adaptés, vraiment écolos…?