Animaux

Le pistage pour se reconnecter au vivant

Par Texte : Amélie Toref Photos : Anne-Sophie Mauffré, le 22 mai 2022

Sur la piste des animaux

En plein cœur du Périgord, l’association Je suis la piste propose des initiations au pistage. Une pratique qui aide à ouvrir les yeux sur toutes les formes de vie autour de nous, à mieux les connaître pour mieux cohabiter avec elles.

Pour commencer l’aventure, un mail, énigmatique : « Rendez-vous sur le parking du village de Campagne, mais je ne vous attendrai pas là ! Vous devrez suivre le code des brisées pour me retrouver dans les bois. » Cet ancien code de chasseurs consiste, comme un jeu de piste, à placer sur le chemin des branches écorcées, comme des flèches, pour montrer la bonne direction. Au bout de cette première piste se trouve Francis Collie, 43 ans, qui a créé en 2014 l’association Je suis la piste, au cœur du Périgord. Il propose des ateliers de découverte ou de perfectionnement, ainsi que des vidéos, livres, jeux, groupes de discussion, tous développés autour de sa passion : le pistage, une pratique encore peu connue en France, en dehors des milieux naturalistes ou de la chasse. Pour cet atelier d’initiation, ce sont neuf participants – quatre adultes et cinq enfants – qui, au bout de la piste des brisées, se sont rassemblés autour de Francis. Ils sont tous adhérents de l’association et ont payé 5 euros par personne pour participer à cet atelier de quatre heures1.

L’art de se poser des questions

Pour ne pas se perdre et réussir à trouver son chemin, il faut donc être très attentif, au sol, aux sons, aux détails. Car les traces d’animaux – et c’est bien ce que l’on cherche en faisant du pistage – sont partout autour de soi. Pour Francis Collie, c’est avant tout une nouvelle façon de voir le monde : « Apprendre les bases de cet art ancien donne un regard plus affûté sur le monde environnant, comme un myope qui met des lunettes pour la première fois. »

Dès le début de l’atelier, l’animateur attire l’attention des participants sur… une crotte. Et les invite à se poser des questions. Quelle forme a cet excrément ? Quelle est sa couleur ? Sa taille ? Que voit-on dedans ? Où est-il posé ? Car selon les réponses à ces questions, l’animal sera plutôt carnivore ou herbivore, gros ou petit, mammifère ou oiseau. Ici, en l’occurrence, c’est un renard qui a laissé sa trace, bien en vue, pour marquer son territoire. Pour autant, Francis Collie met en garde contre les interprétations trop rapides : « Quand on trouve des traces, c’est comme un puzzle. On trouve des petites pièces, mais il ne faut pas aller directement à la conclusion pour ne pas s’engager sur une fausse piste. »

Un peu plus loin, Francis fait remarquer une empreinte, une plume, une touffe de poils, un trou creusé. Sally participe à un atelier de l’association pour la première fois, elle est venue avec ses deux filles de 12 et 8 ans. « C’est étrange le plaisir qu’on peut avoir à en apprendre plus sur ce que l’on voit autour de nous. Ça rend tout plus beau ! »

Les enfants profitent de la nature. Ils grimpent, jouent avec des bouts de bois, posent des questions sur tout ce qu’ils voient autour d’eux. Le questionnement spontané devient plus technique, comme l’explique Sujata, 8 ans : « On trouve quelque chose, on se pose des questions, et à la fin, on dit ce qu’on pense que c’est. » Mais tous savent aussi faire le silence, lorsque Francis Collie propose un exercice pour éveiller les sens : recréer un espace de silence, pour laisser les oiseaux reprendre leur chant et les petits animaux leurs déplacements furtifs dans les sous-bois. Pour Anne-Laure, la maman de Salomé, 8 ans, toutes ces connaissances sont une belle richesse à offrir à sa fille : « J’ai envie qu’elle apprenne des choses sur la nature, les animaux, pour qu’elle s’y sente bien. Ça l’intéresse déjà beaucoup. »

Pour terminer l’atelier, Francis propose aux participants, par groupe de deux, de chercher eux-mêmes des traces d’animaux, et de se poser toutes les questions possibles à leur sujet.

Revenir à plus de furtivité

Marc et Carine sont venus en famille, avec leurs deux filles de 7 et 9 ans, pour, tous ensemble, « se reconnecter à la nature, au vivant ». Plus habitués au pistage, ils ont trouvé un faisceau d’indices, près d’un noisetier : des traces de sang sur le tronc, des feuilles vertes découpées, mais laissées là, un grattis au sol. Les indices se recoupent, tout laisse à penser qu’un jeune chevreuil, en pleine saison des amours, a utilisé cet arbre pour y frotter ses bois, marquer sa présence et décharger son énergie agressive.

Pour interpréter ces traces, la petite Salomé l’a bien compris : « Il faut trouver la logique des pistes. » Francis abonde : « Ce que je trouve le plus intéressant dans le pistage, ce n’est pas de reconnaître la trace du blaireau, mais c’est de savoir ce qu’a fait le blaireau, ce qu’a pensé le blaireau. » Voir à travers les yeux des autres animaux, c’est aussi se reconnecter à sa propre condition animale, et réaliser que tout est interconnecté. Prendre conscience des traces qu’on laisse nous-mêmes, de son empreinte écologique, des contraintes que l’on imprime sur les milieux de vie des autres animaux. Et tenter peut-être de revenir à plus de furtivité. Francis Collie nous compare volontiers à des talkies-walkies : « Quand on ne fait pas attention, on émet plus qu’on ne reçoit. Quand on prend conscience de ce qui nous entoure, au contraire, on essaie d’émettre moins pour pouvoir entendre, recevoir ce qui est perceptible autour de nous. »

Le pistage amène ainsi à se poser des questions sur sa place dans le monde des vivants. Le philosophe et pisteur Baptiste Morizot a développé une réflexion philosophique autour de sa propre pratique du pistage : « J’ai (…) rencontré cette pratique parce qu’elle résolvait des problèmes assez profonds dans mon rapport au dehors, au monde extérieur, aux montagnes et aux forêts, explique-t-il. La puissance du pistage est une puissance de repeuplement. Dès l’instant où l’on commence à se rendre sensible aux signes laissés par les autres vivants, tous ces espaces se repeuplent, se redensifient, gagnent en cosmopolitisme, on voit partout des interactions d’une très grande richesse2. » Pour lui, en portant son attention sur la façon dont vivent les autres espèces animales, le pistage permet d’envisager une nouvelle cohabitation entre les êtres vivants.

Mieux se connaître pour mieux cohabiter, ne plus se placer au-dessus de la nature, mais réaliser qu’on fait partie d’elle, qu’on y est connecté. Avec Je suis la piste, le premier pas est fait, et le sentier bien engagé.

  1. L’association organise aussi des découvertes de deux heures par le biais de la plateforme Airbnb au tarif de 26 euros par adulte, 13 euros par enfant.
  2. Interview pour Les Inrocks TV, juillet 2020.

Encadré

Sur les traces du Petit Poucet

Pour se mettre au pistage, pas besoin d’équipement coûteux ou de formation exhaustive. Il suffit d’aiguiser son attention, de mettre en route sa logique et son imagination, et d’observer, tout autour de soi. La boue, la neige et le sable sont ce que Francis Collie appelle « des pièges à empreintes », les observations nettes y sont plus faciles.

En ville, on peut se rendre dans des parcs, jardins, les traces y sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne pourrait le croire (hérissons, renards, oiseaux et même animaux domestiques). Et lorsqu’on a fait une trouvaille, on peut la photographier et la poster sur le groupe Facebook Pistes créé par Francis Collie. Les membres du groupe se feront un plaisir de se questionner ensemble sur les indices, et de proposer des hypothèses.

Pour aller plus loin

  • jesuislapiste.fr
  • Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Actes Sud, 2018

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