Éducation et Politique

Le combat des mères pour l’écologie populaire à Bagnolet

Par Léopold Picot, le 9 juillet 2021

L'inauguration début juin de Verdragon, maison de l'écologie populaire à Bagnolet. ©Baptiste Soubra

À Bagnolet (93), le syndicat de parents d’élèves Front de mères et le mouvement citoyen Alternatiba se sont unis pour défendre une écologie inclusive et sociale, au sein d’un bâtiment : Verdragon, la maison de l’écologie populaire. Reportage.

Sur la façade d’un grand bâtiment austère à Bagnolet en Seine-Saint-Denis, une grande banderole de tissu négligemment collé sur le fronton comme lors d’une occupation illégale,  affiche haut et fort sa lutte sociale : “Verdragon, maison de l’écologie populaire”.

Devant la maison de l'écologie populaire, Rachida rentre des cageots de légumes pour la composition des AMAP. ©Kaizen
Devant la maison de l’écologie populaire, Rachida rentre des cageots de légumes pour la composition des AMAP. ©Kaizen

Devant l’immeuble trois habitants s’activent, essoufflés par leurs allers-retours entre l’intérieur de Verdragon et une camionnette blanche remplie de cageots de légumes divers. Les carottes défilent, puis les herbes aromatiques, les choux-raves… Une femme aux cheveux noir jais monte méticuleusement les marches encombrée d’un cageot, suivie de près par un petit garçon. Elle entre dans la grande salle de la Maison de l’écologie populaire, où l’attendent des parents et des enfants autour d’une grande table remplie de légumes : des paniers biologiques à destination des habitants de la ville.

Rachida vit à Bagnolet depuis deux ans. C’est devant l’école de son fils qu’elle a rencontré Fatima Ouassak, la fondatrice du syndicat de parents d’élèves Front de mères. À la sortie des classes, après avoir échangé avec elle et lu son essai La puissance des mères1, elle décide de s’engager à ses côtés.

Les parents s'activent pour préparer et distribuer les paniers de légumes biologiques dans la Maison de l'Écologie Populaire. ©Kaizen
Les parents, dont Rachida à droite, s’activent pour préparer et distribuer les paniers de légumes biologiques dans la Maison de l’Écologie Populaire. ©Kaizen

Rachida pose l’ambiance : « Je ne sais pas si je vais pouvoir répondre à tes questions, je ne parle pas très bien français… » avant d’ajouter en riant : « Non je rigole : viens dans notre cuisine pour discuter, je prépare un thé à la menthe pour tout le monde ». Si on se retrouve avec Rachida dans la petite cuisine temporaire ce n’est pas par hasard. Son sujet de prédilection, c’est la « bouffe ».

Elle organise des ateliers autour du végétarisme et lutte pour manger local, pas cher et gourmand dans les quartiers populaires. Bref, elle promeut le bien manger auprès des habitants de Bagnolet et des alentours. L’obésité est ici un enjeu majeur dans la lutte contre les inégalités : un adulte sur deux est atteint d’obésité dans la population gagnant moins de 1200 euros par mois, contre 7% chez ceux gagnant plus de 5000 euros.2

Les origines du rapprochement 

La nourriture fait partie intégrante de l’histoire de Verdragon, fondé en juin dernier par le syndicat de parents d’élèves Front de mères et le mouvement citoyen Alternatiba. Le Front de mères s’est formé pour porter une lutte simple mais pas anodine : permettre la mise en place d’alternatives végétariennes dans les cantines  de Bagnolet afin de lutter contre l’obésité.

Rachida s’insurge tout en sélectionnant sa menthe : « Faire manger de la viande à la cantine pourquoi pas, mais pas tous les jours et pas un cordon bleu industriel bourré de produits nocifs ! »  Début juin 2021, grâce à leur mobilisation, elles arrivent à négocier des menus végétariens dans les cantines de Bagnolet. 

Membre d’Alternatiba et de l’équipe de coordination de Verdragon, Gabriel Mazzolini raconte l’origine de la Maison : « Lors de la Marche du Siècle de 2019, Assa Traoré est intervenue sur la question des violences policières. On s’est rendu compte que les marches climatiques et les manifestations contre les violences policières ne brassaient pas les mêmes populations. On a donc commencé à travailler sur le sujet avec Fatima Ouassak, du Front de mères. » Entre 2019 et 2020 s’enchaînent une série de conférences, de rencontres pour échanger sur l’écologie dans les quartiers populaires… qui sèmeront l’idée de Verdragon. Ce nom est une référence à la culture populaire : c’est le dragon, symbole de force et de puissance non-genrée, que le Front de Mère utilise déjà, mais c’est aussi le « verredragon » de Game Of Thrones, un des seuls matériaux capable de tuer les marcheurs blancs, qui symbolisent la mort et le dérèglement climatique dans les livres et la série.

L’écologie populaire : organiser les luttes

Dans la petite cuisine, Rachida est rejointe par Anissa. Une situation qui fait sourire la nouvelle arrivante : « L’association Front de mères a commencé dans les cuisines de chacune, faute de local. On voulait un vaste espace pour aménager des modules différents, pour les enfants, pour des conférences, pour la cuisine partagée… »

Pour les bénévoles de Verdragon, l’écologie populaire, c’est l’écologie des premiers concernés, des agriculteurs face aux intrants, des ouvriers qui travaillent dans des usines de raffineries de pétrole, des commerçants contre Amazon, d’un groupe d’habitant qui lutte pour que l’on répare enfin leur ascenseur… Gabriel Mazzolini détaille : « On veut vraiment préciser qu’on parle d’écologie et pas d’environnement, on prend la qualité de vie comme un tout, sans se centrer seulement sur la protection de la nature. » Pourquoi pas  « écologie » tout court ? Pour le militant d’Alternatiba, la raison est simple : « Aujourd’hui tout le monde parle d’écologie, même le Rassemblement National : on doit donc préciser notre pensée pour pas qu’elle ne devienne un mot valise. »

Anissa et Rachida sont deux femmes engagées au sein du syndicat de parents d'élèves Front de mères. ©Kaizen
Anissa (à gauche) et Rachida sont deux femmes engagées au sein du syndicat de parents d’élèves Front de mères. ©Kaizen

L’espace de mille mètres carrés  en cours d’aménagement est loué par la mairie et servira à l’organisation d’ateliers pour traiter de sujets divers et variés : Le Front de mères veut parler de violences policières et sexuelles, des risques industriels, de l’alimentation… Alternatiba est en discussion avec des parents d’élèves pour parler de pollution de l’air dans les écoles, avec le cas emblématique de l’échangeur de Bagnolet. L’auto-organisation, inhérente à Verdragon, est une valeur cardinale pour Anissa  : « On rasait les murs, on fermait notre bouche, on ne devait rien faire, rien dire : c’est fini maintenant, on veut créer par nous-mêmes, faire nous-même. » « On réfléchit aussi beaucoup par rapport aux enfants, aux ados, on veut qu’ils apprennent et fassent apprendre, qu’ils participent aux ateliers mais aussi à leur création, on veut qu’ils soient des transmetteurs», ajoute Gabriel.

Être sur tous les fronts  

Lorsque l’on demande à Rachida s’il n’est pas compliqué de traiter autant de sujets différents, elle rétorque : « On ne peut pas restreindre, quand on ouvre un tiroir, il y en a d’autres qui nous attendent.» Pour les deux femmes, la Maison de l’écologie populaire doit être sur tous les fronts parce qu’en se focalisant sur un seul sujet, les autres risquent de s’empirer.

Des définitions riches et variées de l'écologie populaire écrites lors de l'inauguration de Verdragon. ©Sam Saintyard
Des définitions riches et variées de l’écologie populaire écrites lors de l’inauguration de Verdragon. ©Sam Saintyard

L’inauguration a eu lieu début juin et les retours ont été très positifs pour Gabriel : « On a eu beaucoup de familles parce qu’on prête une attention particulière aux enfants. Il y avait des élus de Montreuil, de Bagnolet… on a eu le plaisir d’avoir des militants de la centrale nucléaire de Plogoff, qui ont fait une intervention devant des jeunes de centres sociaux pour qu’ils puissent faire une présentation. »

Pour Rachida l’écologie est aujourd’hui plus présente dans les consciences des quartiers populaires, il y a une meilleure attitude face à cet enjeu. « On a créé des paniers biologiques, on veut multiplier les conférences et la sensibilisation pour réduire l’impact écologique sur nos enfants, et ne pas passer un flambeau tout pourri comme on a commencé à le faire : on veut se rattraper », conclut Anissa avec détermination.


  1. Fatima OUASSAK, La puissance des mères : Pour un nouveau sujet révolutionnaire, La Découverte, 2020.
  2. Observatoire des inégalités, « Obésité et milieux sociaux », 2013.

© Kaizen, explorateur de solutions écologiques et sociales

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