Nature

La montagne, une école à ciel ouvert

©Renaud Chaignet

Depuis plus de dix ans, Grenoble s’est engagée dans un grand programme d’expéditions en montagne à destination des jeunes. Gratuit et d’une ampleur inédite en France, Jeunes en montagne permet de sensibiliser aux enjeux écologiques et aux valeurs de l’alpinisme. Reportage en cordée.

Telle une petite berceuse dans le soupir méditatif de la montagne, les crampons crissent sur la neige gelée en ce week-end radieux de juin. Sur le glacier, les cordées se suivent et tracent un sillon qui serpente vers les cimes. Pour les seize jeunes lancés dans l’ascension du sommet du Grand Paradis, en Italie, l’expérience de la haute montagne est totale : « J’ai un peu mal aux épaules, le sac est lourd, mais c’est tellement beau ici ! », s’enthousiasme Lilie, 14 ans, élève en quatrième au collège Stendhal de Grenoble, qui grimpe pour la première fois aussi haut.

Avec une quinzaine de camarades de classe et de jeunes issus d’une MJC (Maison des jeunes et de la culture) du centre-ville, elle participe au projet Jeunes en montagne porté par la mairie. Cette sortie en haute altitude est l’aboutissement d’un programme qui les a emmenés découvrir différentes facettes de la montagne tout au long d’un semestre.

Mais, à 7  heures ce samedi matin, le chemin est encore long vers l’éden rocheux qui surplombe la vallée d’Aoste : le mont Grand Paradis, qui culmine à 4 061 mètres. Depuis le départ du refuge, trois heures plus tôt, le soleil s’est levé sur les Alpes italiennes, recouvrant leur grand manteau blanc d’une parure dorée étincelante. La frontale remisée au fond du sac, les piolets et baudriers sont désormais de rigueur. Le plus dur commence : l’effort devient lent et continu, les corps se recroquevillent, les têtes se baissent. Alors les encadrants encouragent : « Elle est pas belle, la vie ? On n’est pas mieux ici que sous la pollution ? », lance Raphaël, l’un des six guides de haute montagne mobilisés sur l’expédition.

Renouer avec la culture alpine

Dépassement de soi, humilité et émerveillement face à la nature, mais aussi entraide : c’est pour partager toutes ces valeurs que la Ville de Grenoble développe le programme Jeunes en montagne depuis 2003. « Toute seule, je ne ferais pas de montagne, c’est trop compliqué », reconnaît Lucie, 15 ans, membre de la MJC. « Mais là, on est tous ensemble et tout paraît possible ! »

Celle qu’on surnomme la capitale des Alpes a beau être entourée par les massifs, elle n’est plus le vivier de la culture alpine qui a vu naître d’illustres grimpeurs comme Lionel Terray. « Avant, c’était une évidence à Grenoble », raconte Pierre Mériaux, conseiller municipal délégué à la Montagne. « Mais, aujourd’hui, cela n’intéresse plus de faire quatre heures de marche en montagne pour déguster un paysage. C’est le reflet de l’évolution de notre société qui valorise les loisirs les plus faciles et rapides, sans effort. » Nahel, 14 ans, le fanfaron de la bande, le reconnaît sans broncher : avec la boxe, « la Playstation est [s]a deuxième vie ». Lui qui habite dans les quartiers dits difficiles de La Villeneuve ne va en montagne que pour la deuxième fois. « Il y a de vraies barrières socioculturelles à la montagne, c’est donc le rôle de la puissance publique de construire des programmes d’accès », poursuit Pierre Mériaux.

Alors, quand, en 2002, année internationale de la montagne, un libraire de ces mêmes quartiers soumet l’idée d’un programme d’accès à l’alpinisme au maire de la ville, Michel Destot, ce dernier saute sur l’occasion. Dès l’année suivante, une soixantaine d’adolescents grenoblois gravissent le dôme de neige des Écrins, à 4 015 mètres. Depuis, le succès du programme ne s’est jamais démenti, avec plus de trois cents jeunes ayant participé à au moins l’une des 172 sorties de l’année 2016. Les conditions sont simples : il faut habiter Grenoble et avoir entre 12 et 17 ans. « Cela suscite un émerveillement formidable chez les jeunes, ils découvrent à la fois un nouvel environnement et de nouvelles facettes d’eux-mêmes », rapporte Didier Minelli, guide de toutes les expéditions depuis 2003 et directeur technique de Grenoble Montagne, service de la ville qui gère toutes les activités et les événements relatifs à la montagne.

Malgré le changement de majorité, la municipalité écologiste à la tête de la ville depuis 2014 continue de soutenir ardemment ce projet, qu’elle finance pour moitié : sur les 120 000 euros de budget annuel, 60 000 sont assurés par des bailleurs sociaux et autres sponsors ou opérateurs du milieu de la montagne.

Encadrement, équipement, transport, nuitée : tout est donc assuré par la collectivité. Un investissement à double vocation pédagogique. Il s’agit d’une part de sensibiliser aux enjeux écologiques : « Quand on est sur un glacier et qu’on peut leur montrer qu’il a reculé de 3 kilomètres en trente ans, cela vaut tous les beaux discours sur le changement climatique ! », assure Jean-Louis Mercadier, guide de haute montagne présent depuis l’origine du projet.

D’autre part, ces sorties offrent un complément idoine aux enseignements de sciences naturelles : la veille, les premières heures de la randonnée ont permis de traverser des étendues de mélèzes et de rhododendrons et de croiser quelques gentianes au bleu mirifique, avant de déboucher sur la moraine, où règnent grès et granit. Margot, 15 ans, reconnaît bien volontiers que c’est plus ludique que tous ses livres de classe, tandis qu’Enzo, lui, est fasciné par l’abreuvoir creusé dans le bois – bacha en savoyard. « Les guides nous montrent comment reconnaître les traces des pas d’animaux, l’hiver. On a même appris à faire des igloos ! », se souvient Julien, 16 ans, en première scientifique.

« Une formidable formation à la vie en groupe »

Cet apprentissage pratique de la nature s’accompagne également de la transmission des grandes valeurs de l’alpinisme : solidarité dans l’effort, respect des consignes collectives et confiance en soi. Aldo, le responsable des jeunes de la MJC, loue les vertus de cette aventure : « Cela me permet de mettre directement en œuvre trois objectifs éducatifs majeurs : la socialisation, la responsabilisation et l’autonomie. L’expérience ne laisse guère le choix, les jeunes apprennent à écouter et à se mettre au service des autres. C’est une formidable formation à la vie en groupe. »

Après plus de dix ans d’expérimentation, le programme aurait aussi fait ses preuves d’un strict point de vue scolaire. « Il y a un esprit de cohésion qui se crée, avec l’envie d’avancer collectivement », rapporte Lionel, professeur de sport qui accompagne quelques-uns de ses élèves sur cette sortie. « La fierté que les jeunes éprouvent à atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé est déterminante, analyse Jean‑Louis Mercadier. Tout le monde change alors de regard sur le gamin qui s’embête à l’école : les professeurs, les parents, mais surtout lui-même ! »

À l’heure où l’industrie du divertissement tend à virtualiser toujours plus nos existences, l’alpinisme offre une dimension verticale qui ouvre à d’autres imaginaires. Atteindre un sommet reste un motif de satisfaction tangible : « C’était pas gagné d’avance, il y avait un peu d’appréhension à la fin, raconte Julien, heureux malgré la fatigue. Et puis quand on est tout là-haut, on libère tout… Cela apaise. » En haut de la rimaye (crevasse), seuls trois jeunes renonceront devant la vire étroite, ce petit trottoir rocheux qu’il faut emprunter sans vertige pour atteindre l’arête faîtière où trône une Vierge Marie. Il aura fallu six heures d’ascension pour profiter de la vue imprenable, mais l’essentiel était ailleurs : « Atteindre le sommet d’une montagne était moins important en soi que la façon d’y parvenir », écrivit un jour Jon Krakauer 1. La jeune troupe l’a bien compris : c’est ensemble qu’ils ont franchi les portes du Paradis. n

Par Barnabé Binctin – Photos : Renaud Chaignet


1 Jon Krakauer, Tragédie à l’Everest, 10/18, 2010.

Aller plus loin :  www.grenoble-montagne.com


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