Nature

François Sarano : « L’océan est le milieu originel »

Par Pascal Greboval - Maëlys Vésir, le 1 septembre 2021



Docteur en océanographie, plongeur professionnel, ancien conseiller scientifique du commandant Cousteau et responsable « Ressources halieutiques » au WWF-France, François Sarano a consacré sa vie à l’étude et à la protection des océans. Cofondateur de l’association Longitude 181 et auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont Sauvons l’océan ! Les 10 actions pour (ré)agir !, il nous invite à renouer avec l’altruisme et la vie sauvage pour changer en profondeur notre société.

 

Depuis le début de votre carrière, dans les années 1980, avec le commandant Cousteau, vous êtes une « sentinelle des océans ». Quel constat faites-vous aujourd’hui ?

Au début des années 1980, après mon doctorat, j’ai consacré une partie de mon travail, aux côtés du commandant Cousteau, à la surpêche et à la pollution, et surtout aux inégalités sociales qu’elles provoquent dans le monde des gens de mer. En 1992, nous étions avec Cousteau à Rio, à la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement. Nous pensions alors que nous allions changer le monde. Lors de ce sommet, 178 chefs d’État ont signé l’Agenda 21, qui les engageait dans une démarche de développement durable et responsable. Quarante ans plus tard, force est de constater qu’on en est toujours au même point. Les inégalités ont augmenté et la dette écologique s’est considérablement aggravée. Cela veut dire que la dénonciation et l’accumulation de faits, chiffres, statistiques apportés par des centaines de scientifiques et par les associations ne suffisent pas à changer les choses. Nous nous disons clairvoyants et prétendons « maîtriser notre futur », mais en réalité, nous ne voyons, égoïstement, pas plus loin que le bout de notre vie.

Comment faire pour que cela change ?

La litanie de chiffres catastrophes est contre-productive parce que les gens pensent uniquement à satisfaire leur plaisir de l’instant et ne pensent pas global et long terme. Montrons plutôt que l’on peut inverser la tendance parce que l’océan est incroyablement résilient. Je peux en témoigner avec deux exemples vécus. En 1986, lorsque nous étions à bord de la Calypso en Nouvelle-Zélande, j’avais proposé à Cousteau de plonger avec les cachalots. Impossible : il y avait bien quelques rescapés du grand massacre, mais ils fuyaient les hommes, les bateaux, car ils craignaient toujours d’être harponnés. Aujourd’hui, près de quarante ans après l’arrêt de la chasse aux grands cétacés, décidé par les membres de la Commission baleinière internationale, toutes les populations qui étaient menacées d’extinction sont hors de danger. Beaucoup mieux, les cétacés nous acceptent à leurs côtés, et c’est bouleversant. Par exemple, nous plongeons régulièrement depuis dix ans avec la même famille de cachalots. Nous partageons leur intimité, quand la maman allaite son bébé, ou quand ils dorment et sont particulièrement vulnérables. Autre exemple en Méditerranée : le Parc national de Port-Cros (Var). C’était un vaste désert, à l’image de la Méditerranée actuelle, quand il a été créé. Aujourd’hui, c’est la zone la plus riche. On comptait cinq mérous lors de sa création, on en compte plus de huit cents aujourd’hui. Tout cela parce que la pêche y est strictement réglementée. Quand on prend les bonnes mesures, cela marche !

Pourquoi l’océan est plus résilient que le milieu terrestre ?

Parce que sa nature est différente. L’océan est le milieu originel. Les algues baignent dans la matrice originelle, riche de sels nutritifs (les engrais). Elles n’ont besoin que de soleil pour pousser. À terre, c’est plus compliqué, les végétaux ont besoin de racines pour puiser l’eau et les sels nutritifs. Ils dépendent de la pluie. C’est une différence majeure. Quand on rase une forêt, il faut des centaines d’années pour retrouver un sol vivant. Tandis qu’en mer, il faut une seconde pour que les courants qui remontent des profondeurs réenrichissent la zone éclairée par le soleil en éléments nutritifs. Et la vie explose à nouveau. Vous ne pouvez pas stériliser l’océan parce qu’il est animé par des courants marins qui font le tour de la planète. Et ces courants transportent les œufs et les larves qui viennent de régions préservées et qui recolonisent les zones exploitées. À part les mammifères marins, les raies et les requins, la plupart des animaux marins ont une très forte fécondité, souvent plusieurs dizaines de milliers d’œufs à chaque ponte. Donc dès que l’on arrête notre prédation, la vie revient en abondance et en diversité.

On prend l’océan comme une simple ressource alors qu’il est le premier poumon de la Terre, et une source d’inspiration. Comment l’expliquez-vous ?

Nous vivons au jour le jour et nous avons trois secondes de mémoire vive, comme Dory, le fameux poisson-chirurgien bleu dans Nemo ! Nous sommes tous frappés de ce que j’appelle « l’amnésie écologique ». Elle vient de ce que l’on considère comme « originel » ce que l’on découvre quand on est enfant. On ne ressent que les changements qui se déroulent au cours de notre vie. Ainsi, de génération en génération, on oublie la richesse passée. Mes filles, et encore moins ma petite-fille, n’ont pas connu les dizaines de chauves-souris qui tournaient autour des lampadaires ni les nuages d’insectes écrasés sur les pare-brise des voitures. Mes carnets de plongée des années 1970 en Méditerranée témoignent d’une richesse incroyable : congres, géants, homards, langoustes, coraux rouges, cigales, mérous, requins ! Les plongeurs d’aujourd’hui ne peuvent pas imaginer une telle abondance. La responsabilité est collective. Pendant les Trente Glorieuses, on a cru que la planète était inépuisable et à la disposition de nos caprices. Nombreux ont eu – et ont toujours – cette confiance aveugle dans la technologie qui allait apporter « l’âge d’or ». Il est difficile de se remettre en question. Difficile d’accepter de s’être si lourdement trompés. D’autant que la société, via ses messages publicitaires, nous enferme dans un rôle de consommateurs. Récemment, j’ai vu cette publicité : « grosse cote, gros gain, gros respect ». Voilà le symbole délétère et catastrophique de notre société ! Les parents, l’école, les associations citoyennes doivent lutter à mains nues contre les chars d’assaut du consumérisme.

Mais alors, que faire pour sauver mers et océans ?

Limiter la pêche industrielle, qui est la première cause de la détérioration de la vie des océans. Multiplier les réserves marines, mais des « vraies », où l’on ne prélève rien ! Pas de pêche, surtout celle dite « de loisir », et pas de chasse sous-marine. Arrêter la pollution chimique, qui est une bombe à retardement, car on ne connaît pas les conséquences à long terme, et encore moins la synergie des effets toxiques cumulés de tous ces produits chimiques qui se terminent en « -cides » : biocides, insecticides, pesticides… Ils ne favorisent pas la vie. Pour le coup, les courants ne nous aident pas, car ils transportent ces produits toxiques jusque dans les grandes fosses océaniques. On a retrouvé des crustacés pleins de métaux lourds et de PCB (polychlorobiphényles) qui vivaient dans les endroits les plus isolés du monde marin. Et ne parlons pas des plastiques qui se fragmentent en particules minuscules et sont ingérés par tous les organismes, des plus petits crustacés planctoniques aux plus gros cachalots.

Cela veut-il dire que nous devons réduire notre consommation de poisson ?

Évidemment, nous devons réduire notre consommation de protéines animales, viande et poisson [lire page 58]. Aujourd’hui, nous sommes près de 8 milliards d’habitants sur la planète et la pêche en mer fournit 84 millions de tonnes par an, dont 22 millions de tonnes sont transformées en farine et huile pour nourrir les poissons d’élevage ! Actuellement, la demande en poisson est très supérieure à l’offre locale. En Europe, on mange du poisson qui vient du bout du monde – par exemple du Sénégal [lire page 16] ou de Mauritanie – grâce à des accords de pêche qui permettent le pillage légal des eaux étrangères pour satisfaire la demande du marché. C’est bien nous, les consommateurs, qui sommes responsables du massacre des océans. Il faut arrêter de pointer du doigt les pêcheurs, ils ne font que satisfaire nos insatiables exigences. Nous devons privilégier les marchés locaux et les circuits courts. Et il faudrait mettre en place une dynamique de cogestion du bien commun qu’est l’océan. Avec Laurent Debas [lire page 148], nous avons proposé il y a vingt ans le système des Unités d’exploitation et de gestion concertées (UEGC) pour donner un mandat de prélèvement durable et de gestion aux pêcheurs, au lieu de les mettre en concurrence dans une guerre économique qui brise les règles sociales et creuse notre dette écologique.

Cela signifie-t-il aussi que la responsabilité est moins du côté des citoyens que des hommes et femmes politiques ? Ceux-ci doivent-ils réguler le marché ?

Non, c’est bien nous, les citoyens, qui sommes responsables. Les politiques se soumettent à toutes les pressions mercantiles pour satisfaire nos demandes. Quant à l’Europe, elle subventionne les plus gros bateaux, interdits dans nos eaux. On les envoie ravager les fonds marins ailleurs… In fine, cela signifie que nous, les consommateurs, acceptons de manger du poisson qui a été pêché par des bateaux dans des conditions environnementales et sociales épouvantables. Rappelons-nous aussi que l’élection est un principe bottom up («  de bas en haut »). Si nous, consommateurs, décidons de nous unir pour ne plus acheter dans les supermarchés, mais acheter local, on change l’histoire du monde. Cependant pour entrer dans cette dynamique de changement, il ne faut pas être assommé par des chiffres. Il faut savoir pour qui on le fait. Nous sommes attentifs à ceux qu’on aime. Quand ma fille me conseille de prendre du shampoing solide pour arrêter le plastique, je l’écoute. Ainsi, de proche en proche, on peut changer les choses en profondeur et dans la durée. Savoir que 800 millions de tonnes de plastique sont rejetées dans la nature ne me fera pas changer si je ne sais pas pour qui je le fais. Le futur sera altruiste ou il ne sera pas.

L’altruisme, cela s’apprend ?

Ça se vit, les yeux dans les yeux, au contact des autres ! Cela ne s’apprend ni dans les livres ni dans les chiffres. Mon école, et je ne dis pas que c’est la seule, c’est la rencontre avec l’animal sauvage. Parce qu’il est difficile à approcher, parce qu’avec lui on ne peut pas tricher, on doit être authentique et bienveillant. Pour rencontrer un animal sauvage, vous êtes obligé d’être respectueux, d’être à nu, à l’écoute. Vous êtes obligé de vous abandonner. L’école de la nature est une bonne école de vie en société. Cela apprend à écouter son voisin, même si sa religion, sa culture, ses traditions sont différentes et difficiles, voire impossibles à comprendre ! Pour lui, c’est la même chose. Mais au-delà de cette incompréhension apparente, la volonté de se comprendre et de s’écouter permet de vivre en paix. C’est la volonté de comprendre l’autre qui est importante, et cette volonté naît de proche en proche. Il faut aller à la rencontre de l’autre pour trouver la distance juste qui permet de vivre ensemble. On va vivre à dix milliards sur cette planète et il va falloir qu’on apprenne à se rencontrer « pour de vrai ». Pour y arriver, je propose trois phases : se retrouver, se reconnecter, s’engager. Se retrouver, c’est passer du temps ensemble. On prend sa télévision et les jeux de son smartphone, on leur dit : « Merci, vous avez été sympathiques, mais on vous amène au recyclage. » Et d’un coup, on gagne deux à cinq heures par jour, pour passer du temps en famille, entre amis. Et là, ensemble, riche des relations que vous avez renouées, vous n’avez plus besoin de consommer pour étancher votre mal-être relationnel. Et vous savez maintenant pour qui vous allez diminuer votre consommation : pour ceux que vous aimez. Alors on peut se reconnecter au vivant : marcher pieds nus dans l’herbe, dans un parc, regarder, toucher l’eau, jardiner. Prêter attention à ceux et ce qui vous entourent, qui sont là, mais qu’on ne voyait plus et qui, tout à coup, existent et vous enrichissent : cette goutte d’eau sur une feuille, diamant dans le contre-jour du soleil naissant, le chant de la fauvette à tête noire, les arabesques des chauves-souris. Bref, vous êtes riche de tout ce qui vous entoure et vous pouvez le partager sans en priver personne ! Alors, vous pouvez vous engager. Je sais pour qui je me bats. Et ça donne un sens à ma vie.

 

Peut-on s’inspirer de la vie des océans pour changer de société ?

Les grands sauts du vivant sont tous des sauts associatifs : les végétaux, avec leurs chloroplastes d’anciens micro-organismes qui transforment l’énergie solaire ; nos cellules, avec les mitochondries, d’anciennes bactéries qui fournissent l’énergie ; les coraux bâtisseurs et leurs microalgues ; nous-mêmes, et nos bactéries intestinales… Le sens du vivant, s’il a un sens, et c’est la seule chose qui l’objective, c’est la diversification et la complexification. La diversification est liée aux erreurs de reproduction et la complexification est liée aux associations. Le vivant est relation, nous sommes une parcelle de vivant. Nous, les humains, qui revendiquons d’être sapiens, soyons lucides, changeons la loi de la jungle et appliquons la loi de la coopération

Mais l’expression « loi de la jungle » est une erreur de langage…

Oui, la loi de la jungle est fort mal comprise, car elle désigne avant tout la frugalité. À partir du moment où on a satisfait ses besoins journaliers, en particulier manger, on n’exploite plus rien, on n’amasse plus rien. On vit, on dort, on joue ! Si nous suivions véritablement la loi de la jungle, il y aurait de la place pour tout le monde, humains et non-humains. Ce qui nous caractérise, nous, les humains, c’est la conscience de tout cela. On a conscience du passé, du présent, du futur, de l’univers. On a conscience de la diversité des espèces. Cette conscience nous offre une place à part au milieu de toutes les autres espèces, une place que nous revendiquons. Alors assumons cette revendication qui nous donne la responsabilité ou liberté de respecter ou de broyer les autres vivants. Et c’est au respect des autres, humains et non-humains, que nous mesurons notre différence, notre humanisme.


Longitude 181

Longitude 181 est une association française, fondée en 2002 par Véronique et François Sarano. Elle a pour objet de sensibiliser chacun au respect du monde marin et d’œuvrer pour sa préservation. Longitude 181 s’appuie sur des travaux de recherche scientifique et une longue expérience de terrain pour mener des actions de sensibilisation dans les écoles, après du grand public, via des conférences, des livres et des films.

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