Élise Lucet - « Plus les gens ont accès à la vérité, plus ils ont envie de changer les choses »



En revalorisant le journalisme d’enquête, la présentatrice de l’émission Cash Investigation et Envoyé Spécial sur France 2 contribue à enrichir les débats démocratiques. En prenant conscience des dysfonctionnements du système, les citoyens ont ainsi accès à une information qui peut les encourager à participer au changement. Rencontre avec une Élise Lucet en quête de vérité.

 

Comment définissez-vous le rôle du journaliste aujourd’hui?

Le rôle d’un journaliste, c’est d’établir la vérité. Ce qui est assez simple. Mais nous sommes dans un monde de plus en plus complexe où la communication prend de plus en plus de place. Dans les entreprises, le monde politique et les institutions, les services de communication servent un discours officiel, en général positif et formidable, avec un message qu’on veut faire passer aux citoyens et aux consommateurs. Le rôle d’un journaliste est de rétablir la vérité.

 

Vous parlez de «la vérité»: serait-elle unique?

Il ne s’agit pas de La Vérité mais d’une vérité, parce qu’il n’y a jamais « la » vérité seule et unique. Le journaliste doit rechercher du factuel : il doit étayer des propos, des démonstrations, avec des documents. Il recherche une vérité de ce qui s’est déroulé ou de ce qui est en train de se dérouler, pour laisser aux personnes – téléspectateurs, auditeurs et lecteurs – la liberté de se faire leur propre opinion, de se construire leur esprit critique et de chercher leur propre vérité. Un journaliste ne peut pas imposer à qui que ce soit La Vérité. C’est cette recherche de cette vérité qui constitue le travail des journalistes.

 

Cette démarche ne s’approche-t-elle pas de celle d’un juge?

Pas du tout ! Il y a une énorme différence entre les deux ! Notre travail d’investigation est au service d’un tiers : le téléspectateur, l’auditeur, le lecteur. Nous lui donnons une information. Ensuite, il s’en empare ou pas. Nous n’avons aucune volonté, aucun pouvoir de condamner ou de punir.

 

Vous préférez la dimension pédagogique?

Oui, il y a une vraie dimension pédagogique. Il y a aussi une dimension de recherche des choses qu’on ne veut pas nous révéler. Ensuite, il y a une volonté très pugnace de ne pas lâcher, face à une vérité qu’une entreprise ou des personnalités politiques vont essayer de nous présenter. Aller voir l’envers du décor. Ne pas se satisfaire des discours prémâchés. Aller vraiment rechercher l’essence de ce qui se déroule dans une entreprise, dans un ministère. Si le fait brut est caché, le donner c’est déjà permettre en soi à toutes les personnes qui nous lisent, nous regardent ou nous écoutent de reprendre une liberté pour se refaire un avis.

 

 

Il y a quand même une volonté de changer les choses?

Changer les choses, c’est se décoller de ce discours préétabli. Quand j’étais toute petite, à l’école, et qu’on me disait « c’est comme ça », ça m’énervait prodigieusement. Ce serait trop facile si le monde était comme ça et pas autrement. Il y a toujours énormément de nuances, des choses cachées, des révélations, des décryptages, des explications dans lesquelles le journaliste doit aller. Est-ce changer les choses ? Je ne sais pas. En tout cas, c’est donner des armes, à tous ceux qui sont en face de nous, ou pour changer les choses, ou pour mieux appréhender un problème, un enjeu.

Je crois que plus les gens ont accès à la vérité, plus ils ont envie de changer les choses. Mais je ne suis pas militante ni activiste du tout. Ou alors, si nous sommes des militants, nous sommes des militants de la vérité, pas plus.

 

Votre démarche est-elle proche de celle des lanceurs d’alerte?

Nous ne sommes pas lanceurs d’alerte, dans la mesure où un lanceur d’alerte prend beaucoup plus de risques que nous. Un lanceur d’alerte est dans une entreprise ou dans une institution, en voit les dérives et va les dénoncer alors même qu’il en fait partie. En général, un lanceur d’alerte perd son travail quasiment immédiatement, récupère un procès et ne retrouve plus de boulot parce qu’il est mis à l’index dans son secteur. Donc pour eux c’est un danger extrême. C’est malheureux que ces gens-là ne soient pas protégés et ne gagnent pas d’argent. Je pense qu’ils devraient être rémunérés.

 

Même si vous n’êtes pas militante, vous êtes engagée, dans votre démarche…

Oui, l’engagement c’est autre chose. Il y a des engagements associatifs, politiques… Mais on peut aussi s’engager pour faire du bon journalisme, aller au-delà de tous les discours préétablis qu’on nous sert dans les boîtes de communication : c’est ce que je fais. Mon engagement, c’est de dire aux téléspectateurs : « Vous payez la redevance, c’est-à-dire nos deux équipes pour faire du journalisme de qualité et aller au-delà des faux-semblants. Je m’engage avec mes équipes à faire ce travail pour vous. »

 

Les groupes de presse appartiennent à des industriels aujourd’hui 1. Ces derniers semblent limiter les moyens de faire de longues enquêtes. Est-ce un préjudice pour la démocratie?

C’est aussi une question de modèle économique. Il y a deux problèmes différents. Le premier, c’est que le modèle économique de la chaîne « tout info » fait qu’on n’a pas le temps de s’appesantir sur les sujets. Même si c’était financé par le service public, quand on est en « tout info » toute la journée, c’est très compliqué de prendre le temps d’enquêter. Cela, c’est le problème du modèle économique. Après, c’est effectivement un vrai problème aujourd’hui de voir que des industriels très puissants détiennent une grande majorité des groupes de presse. France Télévisions est une des dernières oasis où on peut faire de l’investigation, en faisant des enquêtes poussées sans concessions, sur n’importe quelle marque, multinationale ou personnalité politique. C’est le dernier endroit en télévision où l’on peut faire cela. Ailleurs, c’est impossible, c’est interdit. Bolloré, Drahi, etc. ont mis le pied dans d’énormes institutions de médias, et défini des zones comme interdites. Alors que chez France Télévisions, il n’y en a pas.

 

Est-ce un péril pour la démocratie?

Cela peut le devenir si le service public perd cette spécificité. Il en a fait sa force. En France, le service public est énorme. À Radio France, il y a maintenant aussi un magazine d’investigation. C’est toujours dangereux quand les espaces de liberté d’enquêter et d’informer se réduisent. C’est toujours une menace pour la démocratie. Mais pour l’instant, on n’en est pas encore là, je n’ai pas ce sentiment. D’un autre côté – et cela me rend optimiste –, plein de nouveaux médias se créent : Kaizen, Mediapart, etc. Ils sont peu contrôlables car leur modèle économique est différent : de grands capitaines d’industrie n’investiront pas dedans. Donc des espaces de liberté se sont créés, autrement, à côté. Des personnes friandes d’information totalement indépendante vont soutenir ces médias-là. Il y a une bataille entre ces médias indépendants et des médias très puissants détenus par des industriels. Mais je m’interroge quand même car je vois se multiplier contre nous des tentatives pour nous faire taire : attaques judiciaires, etc.

La loi Secret des affaires a été votée en juin2018. Qu’est-ce que cela change pour vous?

Nous sommes très inquiets. Il faut attendre les cas de jurisprudence pour voir si les juges font la différence entre un travail journalistique et des délits entre entreprises. Car nous comprenons vraiment que les données, les brevets, les secrets des entreprises soient protégés. Mais le travail journalistique se situe sur un autre plan. Cette loi est une vraie déception. Nous avions rencontré Emmanuel Macron au moment de la directive européenne (2016) et déposé des amendements. Alors que nous pensions avoir été entendus, aucune proposition n’a été retenue !

 

Nous avons créé Kaizen car l’information négative peut avoir un effet paralysant. Avez-vous conscience qu’en diffusant Cash Investigation, vous pouvez créer chez les gens ce stress, cette fuite, cette inhibition?

Oui et non. Cash n’est pas une émission qui laisse insensible. Elle crée de la colère, de l’indignation, car le public découvre des choses qu’on voulait lui cacher. Les gens sont amers quand ils se rendent compte qu’on leur a fait avaler des couleuvres pendant des années et qu’on les a pris pour des imbéciles.

Après, ce qui est très positif pour moi, c’est que derrière cette indignation il y a souvent une réaction. Les téléspectateurs se sont emparés de nos dossiers. Les pesticides dans le Bordelais par exemple, ou l’émission sur le sel de nitrite dans le jambon qui a entraîné une chute des ventes de jambon et poussé Herta à créer une usine de jambon sans nitrites trois mois après l’émission. Avec notre émission sur le lait d’un côté, et le scandale de la salmonellose de l’autre, Lactalis a bien été obligé de parler et de s’expliquer alors qu’ils ne le faisaient jamais avant. Ils ont compris qu’ils sont désormais sous surveillance. Après j’ai aussi des regrets car le gouvernement n’a toujours pas demandé les comptes de Lactalis.

On ne réussit pas tout, mais au moins on réussit à informer les gens. Ensuite les ministres et les citoyens bougent ou pas.

 

C’est donc aux citoyens de changer leurs comportements?

Carrément ! Mais il faut que le gouvernement s’engage aussi. Par exemple dans la transition au bio. À un moment, il y a eu des aides, et finalement on les a enlevées au bout d’un an. C’est aussi au gouvernement de montrer l’exemple là-dessus, je pense. Et l’éducation à l’école primaire est indispensable : elle va faire qu’une autre génération agira différemment.

 

Oui, mais les journalistes jouent-ils leur rôle? Dans la discussion Bourdin-Plenel-Macron (avril2018), pas une seule minute sur l’environnement. Pendant la campagne présidentielle 2017, le temps accordé à l’environnement était ridicule. Comment l’expliquez-vous?

Il y a même eu un des débats de la campagne présidentielle avec zéro minute sur l’environnement. C’est un vrai problème journalistique. Seulement, les politiciens écolos ont passé plus de temps à se taper dessus qu’à élaborer un programme digne de ce nom. Donc les journalistes politiques ont eu peu de respect pour les écologistes politiques. Ce n’est pas devenu un sujet. Le sujet était de savoir qui allait gagner. Les écologistes politiques ont donné une image lamentable de l’écologie politique. Il faut que les responsables politiques qui portent ce programme soient respectables. Le personnel politique écolo devrait s’intéresser davantage à l’écologie qu’à sa propre carrière.

Quant à Bourdin et Plenel face à Macron, c’est la faute de Bourdin et Plenel car c’était à eux d’instaurer le questionnement. Je ne sais pas pourquoi ils ne l’ont pas fait.

Ce qui me gêne, c’est qu’on parle de problème « environnemental ». Or un problème environnemental est un problème sociétal. Il faut cesser de mettre l’étiquette « vert », « environnement », comme si c’était une case à part des problèmes de société. Dès qu’on met l’étiquette « environnement », c’est mort, tout le monde s’en fiche. Mais si on dit que c’est un problème d’évolution de la société, les gens écoutent, parce qu’on leur parle de leur vie, de leurs enfants, de leur avenir.

En tout cas, chez Envoyé spécial et Cash Investigation, l’environnement est un sujet qui nous préoccupe beaucoup. On voit que cela intéresse les téléspectateurs, surtout si on leur apprend des choses, si on leur montre des initiatives positives. L’environnement fait partie des sujets d’intérêt général très fort aujourd’hui. C’est une erreur de la part des journalistes politiques et des personnalités politiques de considérer qu’il s’agit d’un sujet annexe. L’environnement est un sujet d’intérêt général et même d’urgence générale qu’on ne peut pas éviter. Donc, dans mes équipes, nous y mettons de l’énergie, et sans se forcer car cela nous intéresse.

 

Les reportages que vous diffusez ont-ils modifié vos habitudes de vie quotidienne?

J’ai été écolo à 12 ans, à fond car j’avais une mère très écolo et mes parents ont toujours eu un potager. Mais aujourd’hui il me reste une marge de progression, dans plein de domaines : marcher plus, ne plus avoir de voiture, acheter moins… Mon problème principal, c’est que je manque de temps. Pour utiliser des systèmes de partage par exemple, il faut du temps pour emprunter, rapporter, prendre contact avec les gens. Or dans ma vie je manque cruellement de temps.

En revanche, je jette très peu. Tout ce que je peux donner, à des particuliers, des associations, je donne. J’ai changé de fournisseur de gaz pour un plus équitable, je mange bio. C’est bien que chacun bouge dans ses gestes quotidiens. C’est tout simple, tout bête, mais si tout le monde s’y met…

 

Propos recueillis par  Pascal Greboval, Sabah Rahmani, Sarah Touzeau

 


1 Cartographie des groupes de presse à retrouver sur www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA


 

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