Agroécologie et Politique

Dominique Bourg : « Nous ne voulons pas de l’agroécologie dans 30 ans mais maintenant !»

Dominique Bourg, philosophe et tête de liste d'Urgence écologie pour les européennes

Philosophe, spécialiste des questions environnementales, et ancien vice-président de la Fondation Nicolas Hulot, Dominique Bourg s’engage pour les élections européennes. A la tête de la liste Urgence écologie, née d’une alliance entre Génération Ecologie (Delphine Batho), le Mouvement Ecologiste Indépendant (Antoine Waechter) et le Mouvement des progressistes (Sébastien Nadot), il explique pour Kaizen, les raisons de son engagement politique, dans un contexte où de nombreux partis se prévalent d’un programme écologique

 

A l’occasion de l’élection européenne, beaucoup de partis parlent déjà d’écologie, quelle est la spécificité de votre liste ? 

Je suis scientifique, alors nous prenons au sérieux ce que disent les sciences. Notre logique est : on sait, donc on change et on applique.Ce que nous proposons avec la liste Urgence Ecologie, c’est dans un premier temps de mettre un coup d’arrêt à la destruction, par des mesures à l’effet immédiat. Cela passe par la fin des subventions aux projets destructeurs : on arrête le GCO (Grand contournement Ouest NDLR)[1], le Lyon-Turin [2], la Montagne d’or en Guyane[4]… Tout de suite !

Nous sommes sérieux, nous ne voulons pas de l’agroécologie dans 30 ans mais maintenant ! Si vous planifiez pour 2050 cela n’a pas de sens, vous ne ferez pas ces réformes. Lorsqu’on connait l’état de l’entomofaune[5] (les populations d’insectes : NDLR), on sait que l’effondrement de la biodiversité peut conduire à la refossilisation des sols[6]. Cela existe dans certaines régions de France : sous la pression mécanique des tracteurs et à cause des intrants, le sol redevient de la roche ! Est-ce cela que nous voulons ? Nous, nous donnons trois ans pour se convertir à l’agroécologie et prendre l’urgence au sérieux.

Nous comptons également interdire toute liaison aérienne lorsqu’il existe une alternative de transport en commun de moins de 5 heures. Grâce à l’étude de Delphine Batho, nous savons que si nous voulons décarboner les transports, nous devons investir dans le train. Mais évidemment, pour financer ce genre d’infrastructures, nous devons sortir l’investissement écologique de la règle des 3% de déficit. Ces mesures ont aussi pour objectif de signifier au public qu’on a changé de monde et que la priorité est au climat et au vivant, car l’atteinte qui leur est faite est une atteinte à l’habitabilité de la Terre.

 

 

Comment conciliez-vous l’écologie et le social ?

La situation en France est très compliquée, nous l’avons vu avec les gilets jaunes. Toute une partie de la population a déserté les centres-villes, se déplace dans de vieilles voitures, vit dans des maisons qui sont des passoires thermiques… La transition ne se fait pas du jour au lendemain et elle doit être conçue avec les gens. C’est pourquoi ce que nous soumettons là n’est pas un programme, mais des mesures que nous mettrons en débat avec les citoyens sur notre site internet. Nous devons discuter, pas imposer.

D’une manière générale, vous ne pouvez pas écologiser une société si vous ne resserrez pas les inégalités : ça ne marche pas. Mais nous ne devons pas non plus nous concentrer sur la production, nous devons modifier les modes de vie. Le seul moyen pour cela est de créer des quotas individuels d’émission carbone. Cependant, il ne s’agira pas du modèle britannique de bourse d’échange où les plus riches peuvent acheter ceux des plus pauvres, cela crée des injustices énormes ! Le quota est le même pour tous et on crée de l’accompagnement pour aider les personnes en situation de précarité.

Aussi, avec Romain Ferrari, industriel et président de la Fondation 2019, nous proposons une TVA circulaire. C’est-à-dire que quand les externalités environnementales négatives sont en dessous d’un certain seuil, on applique un abattement de TVA. Les produits les moins polluants se retrouvent donc au prix des produits les plus polluants. Nous faisons en sorte de resserrer le pouvoir de détruire des gens, car la richesse aujourd’hui est un pouvoir de détruire. Par ailleurs, j’ai été le premier à proposer un impôt de solidarité écologique sur la fortune.

Bien sûr, des emplois seront impactés par la transition énergétique. Si on supprime l’avion à Toulouse, moins d’avions reviendra à moins d’emplois. Nous voudrions alors créer une sécurité sociale et écologique, pour permettre à ces travailleurs une reconversion professionnelle.

 

Vous qui plaidez pour une « écologie intégrale » et qui alertez sur l’urgence écologique, pourquoi ne pas vous allier avec d’autres partis pour vous assurer des sièges au Parlement européen?

A voir les 12 listes, toutes parlent d’écologie, la bataille culturelle effectivement a été gagnée. Mais cette bataille est un piège. On peut parler d’écologie et ne pas en faire. C’est ce qu’il se passe même avec Macron qui a été primé pour son engagement environnemental !

Nous ne prétendons pas être les seuls à incarner l’écologie. On ne tient pas un monopole, ce serait absurde. C’est le plus sûr moyen de cadenasser une idée et de l’empêcher d’évoluer. Nous avons sélectionné les candidats de notre liste selon des critères d’engagement, d’expérience, de savoir et de diversité (aussi bien de région, de sexe et d’expérience). Qu’il y ait d’autres listes qui soient aussi exigeantes que la nôtre, on ne demande pas mieux ! Nous sommes des partisans de la biodiversité et la démocratie ne marche qu’avec de la biodiversité. Si on veut que quelque chose progresse, il faut qu’il y ait une émulation. Mais avec les grandes listes que je connais, il n’y en a pas. Elles nous tirent vers le bas.

Le dernier rapport du GIEC nous dit de réduire de moitié, à l’échelle mondiale, les émissions de carbone (d’ici à 2030 : NDLR). Vous l’avez vu quelque part dans les programmes ? Nous, c’est ce que nous proposons. Les informations vont de mal en pis, mais rien ne nous est jamais proposé. Que proposent les Verts en agroécologie ? Une conversion pour 2050 ? Mais vous avez vu l’état des écosystèmes ? J’ai des affinités avec certains membres de EELV comme Damien Carême, localement ce sont des gens avec qui je travaillerai. Mais le problème est qu’à l’échelle nationale ou européenne, ils deviennent trop « mainstream ». La preuve en est du départ de Pascal Canfin à La République en Marche. Pour Place Publique cela va être aussi compliqué désormais, étant donné leur rapport avec le PS.

Quant à La France Insoumise, il y a une différence de nature entre nos conceptions de l’écologie, car ce sont des gens qui ont été formés au productivisme.Cela coule dans leurs veines et cela revient sans arrêt. Il suffit de regarder comme ils comptent sur l’exploitation de la mer. Ils voudraient aussi, finalement, que nous ayons tous un même pouvoir de détruire et sont imprécis par rapport aux limites planétaires dans leur « règle verte ».

J’ai décidé de m’engager maintenant parce que cela fait 30 ans qu’on ne fait rien et j’en ai marre. Je vois bien qu’on a construit un écran de fumée pour faire croire à la population qu’on fait des choses alors qu’on ne fait rien. Je pense qu’on entre dans la période critique. Cela a fonctionné pendant 30 ans parce que les problèmes étaient globaux et n’accédaient pas à nos sens. Mais depuis 2018, c’est fini, car les gens ont commencé à sentir avec leurs mains les problèmes de changement climatique : le changement est devenu sensible.

 

Par Laura Remoué

 

[1] Le GCO, ou Grand Contournement Ouest est un projet d’autoroute visant à contourner l’agglomération de Strasbourg. Ses opposants dénoncent la destruction de « 300 hectares parmi de terres agricoles parmi les plus fertiles d’Europe ».

[2] La ligne Lyon-Turin est un projet ferroviaire nécessitant la construction d’un tunnel transalpin. Il lui est reproché un faible gain de temps par rapport au coût, environnemental et financier.

[3] Europacity est un projet, en banlieue parisienne, de construction d’une grande base de loisirs, centre commercial, culturel et complexe hôtelier qui est censé remplacer 80 hectares de terres agricoles sur les 280 qui composent le Triangle de Gonesse.

[4] Le projet « Montagne d’or » consiste en l’exploitation aurifère au sein de la forêt Guyanaise dont France Nature Environnement souligne qu’elle est la « seule forêt tropicale humide de l’Union Européen ». Au-delà de la déforestation et de l’utilisation de ressources naturelles et énergétiques, son exploitation impliquerait l’usage du cyanure, dont les députés européens, eux-mêmes, ont demandé l’interdiction pour la seconde fois en 2017.

[5] L’entomofaune est l’ensemble des populations d’insectes présentes dans un milieu. La menace de leur disparition est telle que des chercheurs parlent d’« extinction de masse ». En cause : les pesticides qui polluent leur environnement.

[6] En l’absence de matière organique, d’êtres vivants, le sol se fossilise et devient minéral.


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