Écoconstuction et Oasis

Brocéliande : la quête d’autonomie de Julien-Pierre Hubert à l'éco-voisinage de la Jeannette

Julien-Pierre Hubert devant sa maison auto-construite (Marius Matty, Creative Commons, Pas d'utilisation commerciale 4.0 International)

En Bretagne, près de la forêt de Brocéliande, un groupe de personnes s’est établi il y a 18 ans pour fonder un « éco-voisinage » sur le lieu-dit de la Jeannette au sein du village de Concoret (56). Celles et ceux qui y vivent ont choisi de suivre des principes d’action écologiques et de désobéissance civile. Portrait de Julien-Pierre Hubert, en quête d’autonomie et de nature.

Au cœur des terres de la forêt de Brocéliande se nichent les légendes arthuriennes mais aussi le lieu-dit de « La Jeannette ». Dans ce petit morceau de Bretagne, on y apprend d’autres manières de vivre en autonomie et avec la nature. Julien-Pierre Hubert, âgé de 43 ans, y a déposé ses valises en 2013. Il en parle comme d’un « éco-voisinage ». L’homme au physique imposant mais à l’allure calme l’explique en d’autres termes : « Ici, il n’y a pas de pensée collective, mais on a une base commune : faire des choses respectueusement avec la nature environnante. » Et surtout, en prendre soin. Prendre soin de soi, aussi.

Il fait partie des 18 âmes abritées par l’éco-voisinage de la Jeannette, dont un tiers de manière temporaire. Six terrains s’y étendent sur une dizaine d’hectares, au beau milieu d’une végétation aux airs de bosquet. La parcelle où Julien-Pierre vit est répartie entre 3 personnes : Lazare, Delphine et lui-même. Pour passer d’une habitation à une autre, il suffit d’emprunter des chemins tracés au fil du temps par les passages multiples des humains. Au gré des pas, on évolue entre buissons et arbres fruitiers, à travers lesquels on distingue parfois des maisonnettes ou des enclos abritant poules, chèvres et bœufs.

Maison auto-construite de Julien-Pierre Hubert (Marius Matty, Creative Commons, Pas d'utilisation commerciale 4.0 International)
Maison auto-construite de Julien-Pierre Hubert (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International)

« Je suis arrivé ici pour faire autre chose de ma vie et de moi-même », lâche celui qui préfère être appelé « JiPé ». Alors qu’il avait une place bien au chaud dans les services informatiques de l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI), selon ses mots « une carrière toute tracée », il a décidé de démissionner pour changer radicalement de vie. Pour être plus en accord avec soi-même, et ses convictions. Résultat : « j’ai maintenant moins de choses à me reprocher », affirme-t-il.

Deux principes intangibles

Pour intégrer l’éco-voisinage de la Jeannette, il y a toute une recette à suivre. Somme toute assez simple. « JiPé », arrivé il y a 7 ans, a coché toutes les cases. Il a fallu respecter deux principes intangibles : l’auto-construction et bâtir sans permis de construire. Autre ingrédient qui dépend du bon vouloir des habitants de la Jeannette : la cooptation. Les nouveaux habitants s’installent sur des terrains partagés avec l’accord de ceux qui y vivent déjà.

L’homme au crâne dégarni qui nous accueille dans sa maison d’une vingtaine de mètres carrés assume de parler de « désobéissance civile » au sujet de l’éco-voisinage de la Jeannette. « Il n’y aurait pas de désobéissance si on devait obéir à des choses justes et dignes » justifie d’un trait Julien-Pierre. Il poursuit : « Ce n’est pas normal que la valeur d’un terrain passe de plusieurs milliers à plusieurs centaines de milliers d’euros simplement parce qu’on y a construit dessus ou alors parce qu’on l’a déclaré constructible. Je ne veux pas avoir de prêts sur la tête de mes enfants. » Ce n’est toutefois pas l’argent qui l’intéresse. D’après ses dires, lorsqu’il a démissionné il y a 7 ans de cela, il a manqué de 6 mois seulement une pré-retraite de 800€ par mois ; « pour découvrir [ses] capacités sans cet argent », confie-t-il.

Une des maisons auto-construites de l'éco-lieu de la Jeannette (Marius Matty, Creative Commons, Pas d'utilisation commerciale 4.0 International)
Une des maisons auto-construites de l’éco-lieu de la Jeannette (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International)

La maison de Julien-Pierre Hubert, qui sous certains aspects a des allures de case d’Afrique subsaharienne, a été construite avec un mélange de terre et de paille, le tout porté par une charpente en bois. En règle générale, les maisons auto-construites le sont à partir de matériaux naturels : bois, terre crue, paille ou chaux. Des matériaux de grande surface de bricolage ou de récupération sont également utilisés. Le tout donne des maisonnettes en bois, des yourtes ou même des Kerterres, ces petites habitations tout droit sorties d’un univers au croisement des Barbapapa, des Schtroumfs et des Hobbits.

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Une nouvelle vie : entre autonomie et lien social

Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir faire les choses par lui-même. « Je me mets en face de ce que je sais réellement faire » explique-t-il. Il apprend ici à être autonome. Aujourd’hui, il semble tout à fait s’y retrouver. « Je peux choisir de ne rien faire, ne plus me sentir obligé de travailler et avancer sur plusieurs choses en même temps », ajoute-t-il à propos de sa nouvelle vie.

En somme, il souhaite pouvoir organiser ses journées comme il l’entend. Et elles n’en sont pas moins remplies pour autant. Il jongle entre le développement web en tant qu’auto-entrepreneur, les petits services sur Allô Voisins et l’entretien de son terrain et de sa maison, qu’il a lui-même rénovée. Cerise sur le gâteau : il est actuellement en train de participer à la création d’une association, Forêts en Devenir, qui vise à racheter des terres pour les reboiser et y conserver la faune et la flore. Pas étonnant pour quelqu’un qui a l’environnement dans l’âme.

Intérieur de la maison de Julien-Pierre Hubert (Marius Matty, Creative Commons, Pas d'utilisation commerciale 4.0 International)
Intérieur de la maison de Julien-Pierre Hubert (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International)

Comme d’autres habitants de la Jeannette et de la commune de Concoret, « JiPé » s’investit aussi à la Maison d’Ernestine de Concoret, « un lieu d’échanges et de rencontres pour petits et grands ». Une fabrique à lien social, en quelque sorte. Les adhérents ont droit à des spectacles, des ateliers langue des signes, des soirées ludothèques, et même une cantine hebdomadaire à prix libre. Il résume : « C’est un paradoxe : ce sont des jeunes qui réutilisent de vieilles solutions, des solutions de resocialisation. » Finalement, c’est peut-être là l’esprit de ce petit bout de Bretagne : réapprendre à vivre avec soi et avec les autres. De l’activisme pur jus.

Un (éco)système « altern’actif »

« Il y a 10 ans, je ne connaissais rien au militantisme, avoue l’homme qui a pourtant aujourd’hui toute l’étoffe d’un activiste. J’étais juste d’accord avec Greenpeace et avec la protection des droits des animaux. » Mais alors comment a-t-il eu vent de cette initiative qui se terre dans le fond du Morbihan ? « Je suis arrivé ici en fréquentant des milieux ‘’altern’actifs’’ (sic), expose-t-il. En Bretagne, la ferme-école située sur l’éco-voisinage de la Jeannette est très connue depuis plus d’une quinzaine d’années. » Au cours de son installation, Julien-Pierre a travaillé dans un garage solidaire et dans une boulangerie biologique. Il est aussi passé par la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. De quoi se constituer un petit carnet d’adresses alternatives.

Une fois arrivé sur l’éco-voisinage de la Jeannette, « JiPé » a mis la main à la terre à sa manière en participant à la création du Galais, la monnaie locale complémentaire du pays de Ploërmel et, pendant un temps, à la « ferme-école » que l’association Aspaari [1]  a implanté sur place. L’objectif premier de celle-ci n’était pas de garantir l’autonomie alimentaire du lieu, mais de proposer un terrain d’expérimentation de l’agriculture biologique et de la paysannerie pour ceux qui le souhaitent. Aujourd’hui, ces activités n’y ont plus cours, mais elle a été transformée en un lieu de vie.

« Pentalotte » auto-construite de Vincent Audoin (Marius Matty, Creative Commons, Pas d'utilisation commerciale 4.0 International)
« Pentalotte » auto-construite de Vincent Audoin (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International)

Celui qui s’est forgé une main verte au fil du temps a développé son propre potager, dans lequel on trouve plantes et herbes aromatiques, arbres fruitiers et légumes. « S’il existe un réel désir de se nourrir avec ses propres légumes, nous cédons volontiers à des achats auprès des maraîchers et commerces locaux, comme la Caravrac mobile de l’association ELFE, dans une logique solidaire et environnementale, et si besoin dans des grandes surfaces », résume-t-il. Les habitants ont par ailleurs la liberté de produire ce qu’ils veulent, mais toujours dans le respect des principes de la permaculture. Julien-Pierre complète : « La majorité des habitants s’oriente aussi vers des formes diverses d’autonomie, en eau et en énergie et en paysannerie, avec parfois des interactions entre les terrains ».

Certains terrains qui composent la Jeannette étaient auparavant destinés à la culture du maïs. La preuve ? « On retrouve souvent des morceaux de bâche en plastique qui servaient à recouvrir les champs pour créer des mini-effets de serre, relate le quadragénaire la mine attristée. Les agriculteurs les croyaient bio-dégradables, elles étaient en réalité photo-dégradables, ce qui rendait difficile leur décomposition dans les sols. » Cela n’a pourtant pas empêché la prolifération au fil du temps d’une dense végétation composée d’arbustes, de haies, de buissons et d’arbres en tous genres et de toutes tailles. « J’ai déjà vu plusieurs tritons, raconte fièrement Julien-Pierre Hubert. On les trouve généralement dans les espaces bien protégés. » Sur l’éco-voisinage de la Jeannette, la nature semble avoir repris ses droits. Les gens aussi, celui de vivre. De vivre comme bon leur semble.

Par Marius Matty

[1] ASPAARI : Association de soutien aux projets et activités agricoles et ruraux innovants, localisée en Bretagne et créée en 1999.


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Pour aller plus loin : pour visiter ou pour toute autre demande d’information, vous pouvez contacter JiPé à l’adresse contact@infotonome.fr.

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