Animaux et Politique

Brigitte Gothière (L214) : « La FNSEA nous emmène droit dans le mur »

Par Lio Viry, le 24 septembre 2020



En marge du référendum pour les animaux, Brigitte Gothière, co-fondatrice de l’association L214 dénonce le retard de la France dans la lutte pour la protection animale. La militante fustige également l’influence grandissante des lobbys de la viande et de l’élevage intensif auprès de nos décideurs politiques.

Le référendum : 

Depuis juillet, un mouvement issu de la société civile demande l’organisation d’un référendum d’initiative partagé (RIP) sur la condition animale. Lancée par le journaliste Hugo Clément, l’initiative est soutenue par de nombreuses associations de défenses pour les animaux, comme Sea Shepherd, LPO ou encore WWF ainsi que par trois grands patrons français, Xavier Niel, Marc Simoncini et Jacques-Antoine Granjon.

Ce référendum porte sur six grandes mesures dont l’objectif est de lutter contre la maltraitance animale. Plus précisément, si le RIP venait à voir le jour, des propositions de lois portant sur l’élevage intensif, l’élevage en cage, les élevages de fourrure, la chasse à courre, les spectacles d’animaux sauvages et les expérimentations animales seront déposées.

Soutenu par près de 700 000 personnes, le texte n’a pour l’heure reçu le soutien que de 140 députés, sur les 185 nécessaires. Ce sont pourtant 73% des Français qui soutiennent sa mise en œuvre – selon un sondage réalisé par Ifop. Afin de mieux comprendre ce qui freine l’engagement de certain·es parlementaires, Kaizen s’est entretenu avec Brigitte Gothière, co-fondatrice et porte-parole de L214, association qui agit en faveur de la protection animale.

Comparée à ses voisins européens, où se situe la France dans la lutte pour la protection animale ?
Aujourd’hui, ce sont trois millions d’animaux qui sont tués tous les jours dans les abattoirs français et 80% des animaux que nous consommons proviennent toujours d’élevages intensifs, des élevages qui n’offrent aucun accès extérieur aux animaux. Donc, clairement, par rapport à d’autres pays, nous sommes très en retard sur les questions relatives à la considération animale. Au niveau européen, il est même fréquent que la France freine les discussions et les avancées en la matière. D’ailleurs, il n’y a eu aucune avancée législative concrète en France depuis des décennies, seulement des opportunités manquées. Je pense notamment à la proposition de loi du député Olivier Falorni, en 2017, et qui devait, entre autres, rendre obligatoire le contrôle vidéo dans les abattoirs. En 2018, lors du projet de loi sur l’Agriculture et les relations commerciales, quasiment toutes les propositions, en termes de conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux, avaient été rejetées ou trafiquées.

C’est-à-dire ?
Disons qu’ils ont tenté de nous faire croire que de nouvelles mesures avaient été actées alors que ce n’était pas du tout le cas. À l’époque, ils avaient par exemple annoncé avoir interdit les nouvelles constructions de cages pour les poules pondeuses alors que c’est quelque chose qui n’existait déjà plus. Quant à la surveillance vidéo dans les abattoirs, ils ont seulement mis en place un système de caméra à titre expérimental pour les abattoirs volontaires. Seulement trois caméras ont été installées, ce fut un échec cuisant. Par ailleurs, il n’y a pas de réelle prise de position de la part de notre Ministre de l’agriculture, Julien de Normandie. Lorsque nous avons sorti cet été les images répugnantes tournées sur un site de reproduction de canards utilisés pour le foie gras, dans les Pyrénées-Atlantiques, le ministre a tout de suite tenté d’éteindre le feu en disant que ce n’était pas représentatif de la filière et qu’il continuait de lui accorder toute sa confiance, et ce malgré la diffusion de précédentes vidéos.

D’une manière générale, comment s’explique ce manque d’ambition en faveur du bien-être animal ?L’amélioration de la condition des animaux, notamment des ceux élevés pour la consommation alimentaire, s’accompagne forcément d’une diminution de notre consommation de produits d’origine animale. Le problème, c’est que l’on voit très bien les freins que tentent de mettre en place un certain nombre d’acteurs face au développement de l’alimentation végétale. On a encore vu une loi passer pour interdire de nommer « steak » les steaks de soja avec l’argument fallacieux que les consommateurs pourraient confondre les deux et acheter par erreur un steak de soja au lieu d’un steak de bœuf. C’est ridicule !


Plus précisément, quels sont ces acteurs qui entravent la mise en place d’une politique ambitieuse en la matière ?
Il y a d’une part les lobbys de la viande et de l’élevage intensif qui sont surpuissants au niveau politique et qui protègent avant tout leurs intérêts. Et puis bien sûr, il y a la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire qui murmure à l’oreille du ministère de l’Agriculture. Ce qui est problématique, c’est que la FNSEA nous emmène droit dans le mur. On sait aujourd’hui qu’il y a nécessité de mettre fin à l’élevage intensif et de diminuer notre consommation de produits carnés si l’on veut préserver la biodiversité, et pourtant rien ne laisse entrevoir un réel changement de position de leur part. Et ce qui est grave, c’est que ce syndicat a un poids bien plus élevé que le nombre d’acteurs qu’ils représentent réellement. On discute régulièrement avec des agriculteurs qui nous confient être en total désaccord avec les orientations que peut prendre la fédération. Il y a un vrai problème de représentativité.

Pourquoi, dès lors, reste-t-il encore le syndicat majoritaire aujourd’hui ?
Il s’agit principalement de raisons historiques, de terres attribuées. Et aujourd’hui, lorsqu’on est agriculteur et que l’on est malade, au niveau des aides, il vaut mieux être adhérent à la FNSEA qu’à un autre syndicat.

Malgré le manque de volonté de certains acteurs à agir en faveur du bien-être animal, on constate un intérêt prononcé de la part des Français pour ces questions. On l’a d’ailleurs vu lors des dernières élections présidentielles avec la percée du parti animaliste. En cela, pensez-vous que ce référendum a des chances de voir le jour ?
On voit bien que c’est un parcours semé d’embûches et que ce dispositif vise à l’échec, mais on reste content de sa mise en place. Politiquement parlant, tout est bouché depuis des décennies, il fallait une action très forte comme celle-ci pour secouer le cocotier. Et puis il y a quand même un bon espoir, car c’est une thématique qui rencontre l’intérêt croissant des français, même en milieu rural. C’est important d’insister là-dessus, car les chasseurs et les syndicats agricoles voudraient faire croire que la ruralité serait contre les différentes mesures proposées et que ce référendum pourrait créer une fracture, mais c’est faux ! Ce sont des propositions qui sont extrêmement consensuelles dans l’ensemble de la population. Pour ce qui est des parlementaires, beaucoup n’ont pas encore pris position sur ces questions, mais ceux qui y sont favorables peuvent parler beaucoup plus librement aujourd’hui. Nous ne sommes plus en 2009 quand le député Yves Cochet, lorsqu’il proposait à l’assemblée d’instaurer une journée végétarienne par semaine dans les collectivités, se faisait huer et moquer. On sent que les mentalités évoluent et ce référendum est une bonne chose en cela, il va permettre d’identifier clairement le positionnement de nos élus et les possibles liens d’intérêts qu’ils entretiennent avec les lobbys.

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